A propos de Ulla Rousse, artiste

Latente attente, Ulla Rousse

Sur un écran, où tout et rien peut arriver, des mots émergent du fond blanc luminescent : latente, puis attente, puis latente

La patience du regardeur est requise, sa disponibilité à la suspension du temps qui passe. Les deux mots apparaissent, disparaissent, réapparaissent en une pulsation lente où le présent, le passé et le futur versent l’un dans l’autre, et se renversent.

C’est comme l’image animée de la naissance du temps ; le temps naîtrait ainsi d’un écart, d’un intervalle qui s’étend entre deux balises que nous posons dans le continuum illusoire du devenir. L’espace pense le temps ; en créant de l’écart, nous donnons un sens à la vie humaine, nous engendrons un monde où pourront se manifester les multiples visages de ce qui vient.

La condition essentielle du temps vécu est l’attente, la tension entre l’après-coup et le pas encore.

Mais si nous voulons prêter ici attention au silence de cette si simple apparition, nous faisons alors l’expérience du langage et du temps, à l’état naissant, ramenés à une même source, un même battement lent, qui nous affecte dans sa retenue même, méditative ; image artificielle d’une pulsation originaire, d’une fréquence sourde d’où la tension émerge énigmatiquement.

L’expérience est ici offerte du commencement des commencements, à partir de ce qui semble en être le plus éloigné : l’artifice d’une machine à calculer l’apparaître.

Pourtant, cette œuvre a été réalisée justement avec les moyens préprogrammés de la machine et, pourtant, elle parvient, par une certaine économie rusée du sensible, à poser de nouveau pour nous l’enjeu existentiel dans un espace de pensée.

C’est pourquoi, ce qui nous apparaît là, se donne en tant qu’art comme le fil même dont notre existence quotidienne est tissée ; comme ce qui se rappelle à nous par l’intermittente manifestation de l’affect, fil d’Ariane de l’artiste.

Car c’est une sensibilité à la vie quotidienne pour elle-même qui guide ici l’artiste dans son travail, une vigilance à tout ce qui peut faire événement dans l’habiter. Quelles relations vitales se nouent entre les différents éléments de ce monde, en deçà et par delà l’utilité ? Comment éprouver l’espace que les choses entre lesquelles je vis offrent à mon pouvoir de commencer et d’accueillir ?

Latente attente est une œuvre-clé de la démarche artistique de Ulla Rousse. Elle constitue le diapason de toutes les résonances singulières que l’on pourra rencontrer en regardant ses autres œuvres animées, mais aussi tout ce qui, pour qui connaît son travail depuis le début, se présente comme artisanal, et même ornemental. Des gravures, des monotypes réalisés avec les moyens du bord, des sculptures in situ ou non employant les techniques et les matériaux du modelage et du moulage (terre, plâtre, ciment, résine synthétique), des assemblages et des installations multimédias, des livres uniques de tous formats réalisés à la main, des peintures et des entailles murales, figuratives ou non, témoignent d’un plaisir foncier du façonnage de la chose comme de l’espace créé avec elle : voilà une démarche bien contemporaine, qui se situe dans la tension universelle entre matérialité et immatérialité.

Or, c’est bien ce qui se joue dans l’œuvre vidéo numérique présentée ici, qui est un montage en boucle de quatre très courts métrages. Nous y retrouvons le fond blanc, d’où émergent et où retournent les images ; affect mélancolique élémentaire du passage qui est celui de tout cinéma, auquel s’ajoute le plaisir de la revenance.

Where & when, Walk and continue, Tivoli, Smink… et ainsi de suite. Un enfant qui tourne un peu en rond dans un paysage suspendu d’Edvard Munch et, comme dans un film burlesque semble vouloir disparaître derrière l’arbre. Le mouvement incessant du monde qui se tisse, partout et nulle part à la fois, de nos pas et de nos paroles quotidiens. Le jeu, la fête, le vertige : expérience corporelle de l’éternel, de ce qui nous emporte. L’énigme insondable de la beauté, du regard et du toucher, de la surface fascinante : la peau, le miroir, les yeux.

Toutes ces émotions nous atteignent d’autant plus que le fond blanc baigne ces ombres scintillantes. Comme espacement, il crée ce battement lent dont je parlais, la tension de l’attente. Mais, dans les images, il se présente en flaques et révèle la matière électronique dont elles sont faites et, par là même nous touche encore. Notre imagination est ainsi appelée à l’intérieur d’une poétique du commencement et du recommencement, qui répond à la fois à l’époque, à son imaginaire latent encore, et à notre capacité de l’interroger dans l’attente.

Mais toute expérience du commencement ouvre la voie à la reviviscence du plus lointain passé ; à une temporalité au bord du temps, archaïque. Une mémoire de l’espèce, en laquelle nous reconnaissons des gestes, une économie : symbiose de l’espace et du temps. Ulla Rousse, en effet, s’intéresse tout autant à l’ornement qu’à l’usage artistique des moyens techniques les plus communs. Elle communique par là avec cette économie immémoriale que nous reconnaissons aussi bien, à travers leurs différences, chez nos paysans que chez les aborigènes, ou devant les traces laissées par les chasseurs-cueilleurs de la préhistoire.

Il s’agit du rapport qui s’établit entre les moments voués à la reproduction de la vie (chasse, travail, sexualité) et les moments de loisir. Or, les moments de loisir nous les voyons généralement employés, dans ces sociétés, à l’entretien et à l’embellissement de l’habitation, des choses. Telle est la source de tout art populaire authentique et de sa capacité à déformer et déplacer des modèles sacrés pour les inscrire dans la temporalité profane. Le nomade ou le paysan occupe ses loisirs à entretenir ses outils et son abri ; à les orner, mais aussi à produire des jouets ou des choses sans destination aucune, des images gravées ou taillées par plaisir, des bricolages de rêverie. Il est permis de penser que l’art autonome a toujours existé comme ce supplément, cette possibilité du don et que c’est cela qui nous re-joint, et nous réjouit, à l’art le plus archaïque.

Cela signifie que l’art a une fonction : produire du don. Le temps de loisir est du supplément pour l’être ensemble ; création d’un habitat où les choses se répondent et nous répondent, à l’infini. C’est donc l’espace de la relation à l’autre, où l’entretien se substitue progressivement à l’angoisse et au conflit. S’occuper ainsi dans le temps du loisir, c’est lier le supplément de vie, d’énergie, à l’entretien du temps, à l’hospitalité et à la conversation. L’art, ici, est constitutif de l’art de vivre qui apaise l’angoisse devant le vide, détourne l’agressivité dans l’activité gratuite, laquelle entretient le tissu du temps — la mort contenue, l’ennemi trompé et conjuré.

C’est là l’économie même de la démarche artistique de Ulla Rousse : bricoler, faire avec les moyens du bord, fût-ce avec un ordinateur personnel, réfléchir sur l’ornement, les rythmes et les affects : c’est tout un. C’est une pensée de la production autonome, du don, de l’entretien de la vie, pure dépense captant et dévoilant les énergies latentes, potentiellement destructrices, ainsi transmuées en or du temps.

Pascal Rousse, Paris, mars 2007.

Expositions : Studio 44, Stockholm, avril 2007 ; Electrobolochoc, Saint Géran, mai 2007

A propos Pascal Rousse

Je suis docteur en philosophie, professeur certifié d'arts plastiques en collège à Paris et chercheur indépendant. Mes recherches en philosophie de l'art portent sur le cinéaste soviétique Serguei M. Eisenstein, le montage et le modernisme.
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