Anarchisme ?

Anarchisme : an-arkhê ou ana-arkhê ?

Sans (an) autorité, sans commandement et sans principe (arkhê) ou remontée (ana) au principe originaire (arkhê) ? L’un pourrait bien en réalité procéder de l’autre : remonter au principe originaire, cela veut dire aussi le déconstruire, en dévoiler le néant ontologique en ce qu’il se rattache toujours au fond à quelque tekhnè originaire, un acte en lequel adviennent ensemble la trace et le support d’inscription. Déconstruction, décodage, détricotage : l’autorité, le commandement voient dès lors leur sacralité, c’est-à-dire le linge éblouissant qui recouvrait leurs parties honteuses, tomber irrémédiablement. Amen.

Ainsi de l’exemple des Pharisiens de l’Évangile, hier, des prêtres aujourd’hui : si l’acte divin de création fut métaphorisé dans l’Écriture en terme de verbe, de dire et de logos ou de parole, c’est que le langage verbal possède certaines propriétés qui rendaient possible l’analogie, laquelle offrait alors le chemin d’une méditation en profondeur. Mais qui peut affirmer qu’il fut témoin de ce que Dieu a parlé, a effectivement proféré un énoncé verbal, logiquement, intelligiblement articulé, duquel s’en est suivie la création de l’univers ? On dit toujours : « c’est écrit », mais comment l’Écriture pourrait-elle être la présentation même de l’acte unique de la Création ? C’est impossible et absurde : il y a donc métaphore, dont le lien analogique repose sur les propriétés performatives de la parole. Mais, en vérité, la parole n’est pas plus adéquate que tout autre mode d’expression, acte ou geste à rendre compte de ce qu’il y a de plus irreprésentable : ce n’est pas que ce serait tabou, mais c’est l’Impossible en soi. On confond mystique et métaphysique. Par conséquent, si les prêtres de tous grades tiennent tant à ce que la parole soit le modèle de l’acte créateur c’est, bien entendu parce que c’est l’instrument de leur pouvoir et le moyen le plus sûr pour contrôler la conscience des fidèles : le rapport entre l’Écriture et la parole censée, par l’Esprit, rejouer en quelque sorte l’acte créateur, le laisser entendre à une écoute méditante, se trouve inextricablement pris dans le système de la hiérarchie des savoirs qui court-circuitent le rapport spirituel du croyant avec l’Autre transcendant. La Légende du Grand Inquisiteur de Dostoïevski, dans Les frères Karamazov est le diagnostic le plus irréfutable et le plus implacable des prétextes et des mécanismes qui conduisent aujourd’hui encore les Églises à asservir la conscience des fidèles au risque capital de les détourner entièrement de toute relation authentique et vitale à la Divinité.

En même temps la chrétienté consent encore à se faire l’instrument de n’importe quel système d’oppression fût-il le plus criminel : qu’est-ce que Benoît XVI a à nous dire de la participation massive des fidèles et des prêtres catholiques hutus au génocide des tootsies au Rwanda ? Comment cela est-il aujourd’hui possible ? D’autre part, sans comparaison, nous voyons dans les sociétés occidentales que les fidèles pratiquants sont majoritairement conservateurs politiquement, ce qui n’est pas un signe de santé spirituelle : on ne voit pas pourquoi. une vie spirituelle authentique serait, à notre époque, plus favorisée par une société hiérarchisée et conformiste que par une société réellement démocratique et pluraliste. Qui pourrait nous l’expliquer de façon convaincante ?

Fini donc le temps où le « réel » paraissait venir dans le texte pour y être manufacturé et exporté. Fini le temps où l’écriture semblait faire l’amour avec la violence des choses et les loger dans l’ordre d’une raison. Le vérisme était du semblant, le théâtre d’un vraisemblable. Après Zola viennent Jarry, Roussel, Duchamp, etc., c’est-à-dire les « fictions théoriques » de l’autre impossible et de l’écriture livrée à ses mécanismes ou à ses érections solitaires. Le texte mime sa propre mort et la tourne en dérision. A cette écriture, cadavre exquis, ne s’attache plus aucun respect. Elle n’est que l’illusoire sacrement du réel, espace de rires contre les postulats d’hier. Là se déploie le travail ironique et méticuleux du deuil.

De l’écriture conquérante chez Defoe, les pièces maîtresses sont compromises : la page blanche n’est qu’un verre où la représentation est attirée par ce qu’elle excluait ; le texte écrit, enfermé sur lui-même, perd le référent qui l’autorisait ; l’utilité expansionniste s’invertit en « stérilité gratuite » du don Juan célibataire ou du « veuf », sans génération autre que symbolisante, sans femme et sans nature, sans autre. L’écriture est ici « île-inscription », Locus Solus, « colonie pénitentiaire », – rêve laborieux, occupé par l’impossible à qui ou de qui il croit « parler ».
C’est par cette mise à nu du mythe moderne de l’écriture que la machine célibataire devient, sur le mode de la dérision, blasphématoire. Elle s’attaque à l’ambition occidentale d’articuler sur du texte la réalité des choses et de la reformer. Elle dé-robe le semblant d’être (de contenu, de sens) qui était le secret sacré de la Bible muée par quatre siècles d’écriture bourgeoise en pouvoir de la lettre et du chiffre. Peut-être cet anti-mythe est-il encore en avance sur notre histoire, même s’il trouve déjà de multiples confirmations avec l’érosion des assurances scientifiques, avec l' »ennui » massif des scolarisés, ou avec la progressive métaphorisation des discours administratifs. Peut-être est-il simplement posé « à côté » d’une technocratisation galopante, tel un para-doxe indicatif, un petit caillou blanc.
Michel de Certeau, L’invention du quotidien, 1. arts de faire, Paris, Gallimard, 1990, p.223-224

A propos Pascal Rousse

Je suis docteur en philosophie, professeur certifié d'arts plastiques en collège à Paris et chercheur indépendant. Mes recherches en philosophie de l'art portent sur le cinéaste soviétique Serguei M. Eisenstein, le montage et le modernisme.
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