Possibilités de l’Impossible

Sur les possibilités d’un renouveau de l’avant-garde artistique.

« Je pense que, dans les siècles
démocratiques qui vont s’ouvrir, l’indépendance individuelle et les libertés
locales seront toujours un produit de l’art. La centralisation sera le gouvernement
naturel.
 » Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique II (Gallimard, 2005, p.406)

« Pour moi, le mot « professionnel »
est presque une insulte. Les artistes devraient pouvoir assumer le fait que
c’est un choix existentiel de faite de l’art, et ils devraient nous montrer à
chaque instant qu’on le fait pour vivre de manière totalement différente. L’art
offre un angle d’attaque sur la vie très différent. Sans cela, c’est mon curé
chez les riches. On n’est quand même pas là pour être des professionnels !
 »
Bertrand Lavier (« Entretien avec Bertrand Lavier », par Jean-Max
Colard, 02, n°33, printemps 2005, p.17)

L’Art
contemporain, en tant que notion institutionnelle, semble animé d’une dynamique
négative, qui s’appuierait sur la déconstruction de la « croyance en
l’Art », liée au développement des techniques électroniques.

Cette
sorte de contre dépendance à l’égard de l’histoire de l’art, des attentes du
marché et de l’opinion médiatique semble cultiver en effet le paradoxe, le
contradictoire, voire l’absurde. Mais, en réalité, il devient de plus en plus
évident que ce qu’on appelle le Monde de l’Art est une fonction interne de la
démocratie représentative et participe pleinement de son idéologie coutumière.
Ce qui fait notamment la force de contrainte de ce système, c’est la
disparition de toute extériorité, de toute transcendance, et le tissage d’un
filet d’interdépendances qui placent le sujet dans une situation de « double-bind » (dilemne insoluble, dont les termes sont également inacceptables) paralysant la conscience éthique.
Comme dans tout système de domination, qu’il soit politique ou occulte, les
agents sont liés par un pacte de mort.

Quelles
sont, dès lors, les chances d’un (re)commencement authentique dans l’art ?

L’écriture
des avant-gardes artistiques n’obéit pas aux principes logiques. Leur
hétérogénéité constitutive associe la polémique à l’humour et à l’esthétique,
l’éthique, le spirituel, produisant un idiome voué à provoquer, sous contrainte
discursive, l’événement expérientiel dont l’œuvre artistique construit  un témoin réflexif.

D’autre
part, si les artistes s’appuient sur le paradigme qu’ils trouvent à leur époque
et qui a contribué à former leur sensibilité, il n’en reste pas moins qu’ils
sont conduits par leur pratique spécifique à en éprouver les limites. Les
œuvres significatives ne tiennent qu’à cela justement : sortir de la cage, ou
de la caverne ; éprouver leur singularité par-delà les bornes de la culture
acquise.

C’est
l’état d’exception artistique, instauré par la modernité mais irréversible.
Certes, il y a là un jeu de l’être singulier avec les institutions, les cadres
historiques, qui lui ont offert d’émerger et d’exister contre les liens
traditionnels. Mais la légitimité même de ces institutions ne tient-elle pas à
ce qu’elles visent réellement à l’autonomie de la personne ?

Le
caractère délié, qui fait de la pratique artistique la chose potentiellement la
plus gratuite, la plus libre qui soit, ouvre en principe à l’inspiration, à
l’imagination pure, à ce que Kandinsky appelle l’expression de la nécessité intérieure. Or, dans nos démocraties culturellement égalitaires et pratiquement homogénéisantes,
l’imagination a été avec constance entravée, marginalisée et exténuée par
l’emprise croissante du libéralisme, fondé sur l’idée que l’homme n’est qu’une
crapule. Le repli dans la génialité d’un trop grand nombre de créateurs a
scellé le piège, lorsque les amateurs éclairés et les pairs se dispersèrent.

Le
processus de socialisation, dit Gérard Conio, paraît si puissant que le choix de la pauvreté est compromis : conduisant à la misère, il devient un obstacle à la création,
car l’isolement rend cette condition trop destructrice, d’une part, et, d’autre
part, les « écosystèmes artistiques » se raréfient, entrant ainsi
dans le jeu de la concurrence. André Breton le constatait déjà dans les années
cinquante.

Presque
tous les artistes influents aujourd’hui ont connus les conditions de vie
ordinaires de l’occidental moyen postmoderne. Ils partagent la raréfaction, voire
la disparition, des conditions d’une expérience authentique : l’extériorité de
la nature, la pauvreté et la transcendance de l’Idée de justice. Les structures
traditionnelles de solidarité sont constamment mises à mal, quand elles
existent encore, par l’économie et la « culture » actuelles, si bien
que toute alternative confine à l’impossible. Il est d’ailleurs très révélateur
de voir que la recherche fondamentale subit elle-même les attaques de
l’utilitarisme, et tend à partager le sort de la création artistique.

L’art
est la conjonction d’une question existentielle et d’un enjeu de pensée tels
qu’ils sont nécessairement impliqués en une forme poïétique, une écriture. À
travers l’expérience artistique, selon Philippe Sers, une connaissance véritable est possible. La clé de cette connaissance est l’évaluation personnelle, dans une situation de choix qui engage le pouvoir de commencer dans la constitution d’une relation inconditionnelle à l’Autre. Par conséquent, ce chemin de connaissance
implique une dynamique unifiée de la liberté et de la vérité fondée sur la
construction de la personne, témoin de l’Impossible. Il y aura toujours un
moment où je serai privé de tout alibi, face au vide de l’inguérissable
blessure intime dont je vis, dont Edvard Munch fut le premier grand témoin —
face au Cri.

Et
c’est là que l’art et l’être-ensemble se lient. La liberté ne peut plus être
définie à partir du peuple, de la nation ou de la circulation des biens et des
personnes. Il s’agit de la personne comme un être autonome pour autrui. Or, la
pratique artistique est le modèle réflexif sur le plan du sensible de la
construction de ce moi autonome et orienté vers l’autre, la personne.

Voici
présentés l’avant-garde et son double : d’une part, un projet de construction
de la personne et, d’autre part, la fausse alternative de la norme et de la
transgression dans une sphère publique concurrentielle.

L’individualisme
consumériste n’est évidemment pas une solution, puisque la seule individualité
reconnue dans ce cadre est fondamentalement immature, narcissique et dépendante
d’impulsions extérieures — un être incapable d’opposer une évaluation
conséquente aux mécanismes sociaux. Cette société néolibérale est
structurellement dans l’incapacité de reconnaître la réalité et la nécessité de
la personne ; ses fondements sont l’expulsion de la transcendance et le
nihilisme.

Paul
Dumouchel, dans L’enfer des choses,
repense le concept d’autonomie, comme
l’impensé de la théorie des doubles, de la rivalité et de la contagion
mimétique, chez René Girard, dont il indique existentiellement l’émancipation
possible. Or, cela correspond précisément à la pensée des avant-gardes, qui
opèrent la sortie de l’Idéalisme, dernier moment où les arts furent subordonnés
au logos. La radicalité avant-gardiste (Ph. Sers) se joue dans l’écart entre art
et anti-art et non dans la transgression d’une supposée opinion (doxa) sur ce que sont le beau et le
bien.

Par
delà les espoirs déçus dans les pouvoirs religieux de l’art, il s’agirait
peut-être de redéfinir l’activité artistique comme création, liée à la quête d’autonomie de la personne :
auto-affection indéfinie de soi par l’activité poïétique. Si on laisse même en
suspens la question de savoir s’il existe une vérité, et sans en préjuger, la
situation est la même pour tous : il s’agit d’inventer et de redéfinir à chaque
instant les règles et l’organisation de sa vie, avec toutes les formes de
l’altérité qui se présentent. Même si le sujet est désormais problématique,
soumis à une déprise permanente, il demeure au croisement de toute relation
possible.

La
« tradition du nouveau » doit sa légitimation au modèle des ruptures
épistémologiques ; mais son inconsistance tient à la séparation entre art,
science et technique. Symétriquement, la science est en train de perdre sa
légitimité culturelle car nous savons qu’elle ne peut être source de valeurs
tandis que la création et l’utopie, en tant que méthodes fictionnelles, relèvent de l’éthique, fondée sur la valeur artistique. Il s’agit, en d’autres termes, de surmonter la séparation entre action et contemplation,
selon Hannah Arendt.

Enfin,
la question de l’organisation
(Rodtchenko a dit que l’artiste est celui qui organise sa vie), de la
communauté, se pose à partir du moment où l’on comprend que l’activité
artistique est architectonique. Si
l’on admet en effet que la pratique artistique a une valeur heuristique
véritable, quel doit être son mode d’organisation effectif ? Y en a-t-il un
seul ? Doit-on maintenir l’idée de singularité absolue de la démarche, indexée
à l’histoire de l’art ? Doit-on imaginer des laboratoires ? Les écoles
forment-elles le cadre pertinent pour cette connaissance, afin d’être validée
par les pairs ? Les musées ? Les communautés ? Ce qui demeure à envisager,
c’est bien la possibilité d’un paradigme de l’expérience artistique et non seulement esthétique, rendant possible la
délibération et le jugement.

Pascal Rousse, avril 2007

A propos Pascal Rousse

Je suis docteur en philosophie, professeur certifié d'arts plastiques en collège à Paris et chercheur indépendant. Mes recherches en philosophie de l'art portent sur le cinéaste soviétique Serguei M. Eisenstein, le montage et le modernisme.
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