Notes à la mer

Ce qui frappe le plus dans la posture et le discours des grincheux professionnels, en France, tels (en vrac, que les oubliés me pardonnent) Max Gallo, Bernard-Henry Lévy (toujours prêt à l’emploi), Michel Onfray (« le passeur » de magazines, Nitzschéen supplantant Sulitzer en gares, soucieux de sa respectabilité envers tout soupçon de « sectarisme »), André Glucksman ou Alain Finkielkraut, et tous autres de même acabit, tous poils et plumages, c’est leur façon de dénoncer inlassablement, rhétoriquement et récursivement, comme des aberrations menaçant la santé du corps social, des phénomènes culturels, des comportements, des pratiques et des modes de création qui forment au contraire ce qu’il y a de plus vivant et de plus vital dans les sociétés occidentales, posthistoriques.

Ils semblent se justifier encore de figures antiques et vénérables, empruntées à la tragédie ou à quelque texte sacré, ou tout simplement à l’image d’Epinal de Socrate bravant la foule ignoble de l’Aréopage… La Vérité contre l’opinion, toujours fausse, égarée, fauteuse d’illusion et versatile, quand elle n’est pas virtuellement « totalitaire » (on l’a bien vue à l’oeuvre en 1789-1793, cette canaille, allez !), par définition ; nous y sommes : la bonne conscience anti-totalitaire des médiocres qui n’ont guère eu l’occasion de se tromper. Mais leur langage, leur ton, leur apparence surtout (ces messieurs craignent l’apparence comme la peste : elle est toujours contre eux), ne nous signifie, tout au contraire, que la survivance du petit-bourgeois, cultivé, élitiste, satisfait de lui-même, imperturbablement persuadé d’incarner dans sa personne, bien insérée en son lieu et son séant, la bonne mesure de toutes choses ici-bas. Celui-là même dont la médiocrité par principe est tout le viatique, quels que soient par ailleurs ses titres à l’existence, dont il pèse sur le monde, fier de croire contribuer à sauver la société, fût-ce et surtout contre elle-même (c’est là tout le sel), des dangers d’éclatement qui semblent la menacer de toutes parts. Il est le ciment de l’intersubjectivité, le maître des lieux communs (que les demi-habiles et les cuistres, c’est-à-dire les autres, négligent, aveuglés par leur méconnaissance de tout ce qui est vraiment important), il est, dis-je, le vraiment habile et, en même temps, hélas, le plus sûr agent de la paralysie et de la sclérose, comme de la futilité verbeuse dans la sphère publique. Et ne nous y trompons pas : lorsque, par exemple, Alain Finkielkraut semble afficher tant d’affinités avec Baudrillard, ce n’est pas Finkielkraut qui est justifié, c’est le pauvre Baudrillard qui s’est égaré quelque part ; sa boussole si délicate encore une fois détraquée par quelque mauvaise vibration venue du fin fond de l’hyperréalité. Plus prosaïquement, nous voyons là le grand penseur, parfois d’autant plus candide, exhiber ses faiblesses, sa fatigue. Nous préférons le rencontrer dans sa force, bien entendu : dans ses livres, en particulier.
Mais ainsi se confirme, si l’on nous permet ce saut (mais ce sera la loi de ce genre de notes que de se passer de précautions rhétoriques ; rien ni personne ici ne nous y oblige), le bien-fondé de l’ouverture décisive de la déconstruction du logocentrisme par Derrida : rien de plus néfaste à la pensée et à la transformation des situations que cette structure de la présence à soi du sujet parlant. Cela se réalise précisément par la réification de la pensée dans le sujet lui-même, lequel finit toujours par céder à certains moments (ne serait-ce que par fatigue) à l’illusion de l’identité et ainsi à la bêtise, au risque de compromettre cette pensée qui le traverse. Sur le plan social et politique, l’esprit bourgeois fut la synthèse anthropologique de ce système symbolique, voulant que le sujet se possède lui-même totalement et faisant de la propriété privée le sceau de l’identité ; c’est pourquoi n’être pas propriétaire revient alors à n’avoir pas de nom. Tout ce qui vit et donne la vie, pourtant, dans la création artistique et culturelle, a montré la faillite irréversible, irrémédiable de ce système : c’est cela, le modernisme ; le processus de dépossession du sujet par l’écriture, par le Texte, etc., dont l’auteur, comme producteur, est le témoin en acte : il assiste à ce qui se fait avec lui, par lui, pour autrui, tout le monde et son devoir est de laisser être ça. L’auteur ne disparaît pas, mais il est toujours décentré et témoigne de ce décentrement, de l’expérience du dé-placement, par des traces plus ou moins éphémères, en lesquelles il consent à donner prise à autrui. Mais si le type même du médiocre principal survit et semble même refleurir, c’est donc qu’il est utile à quelque chose. Son illusion d’être… et, par dessus le marché, de se croire en pleine possession de sa conscience propre fait sourire aujourd’hui, comme doivent nous inspirer quelque ironique indulgence les pathétiques et rémanentes dénonciations de la psychanalyse ; comme si le ça, l’existence des pulsions et du refoulement, les stratifications de la perception et de la mémoire, n’étaient que fantaisies qu’un certain docteur Freud aurait réussi, par ambition, à imposer au monde savant à la faveur de quelque désorientation d’époque, maintenant heureusement révolue ! Le médiocre autorisé doit servir, donc, et c’est en cela même qu’il est utile ; belle tautologie (encore un mot savant, quel cuistre !). Donc : il faut, il est nécessaire, il importe même de rassurer, c’est là le point capital, fût-ce en ayant l’air de dire que tout va mal, justement en assumant cette présence de celui, de ceux (on se relaie, chacun prend son quart) qui ne s’en laissent pas compter par les lanternes en papier et les (pourtant) jolies sirènes en dread-locks de la fête (qui se joue sans eux) à laquelle se livre une jeunesse qui aurait pourtant mieux à faire dans le monde rude où nous sommes. Une jeunesse écervelée, immature, inculte, ne sachant pas parler français, encore moins le lire et l’écrire, narcissique, perverse, relativiste, violente, bête, laide, ou trop belle, mal habillée ou/et fashion victim, ne parlant que par anglicismes-verlan abréviations, ridicule, primaire, désorientée, immigrée, etc., etc. Comme si l’on ne faisait la fête que pour s’éclater… Comme si on pouvait se passer de faire la fête. Une jeunesse, enfin, malheureuse, osons le dire au risque d’être politiquement incorrects, soyons donc courageux chers amis, imprégnée sans le savoir, possédée pourrait-on dire, de l’esprit de mai 68 ! Voilà ! Heureusement, et Dieu merci, diront certains, qui ne craignent pas de blasphémer, il y a encore et il y aura encore de « bons papas », un peu bougons, certes, mais des plus braves, raisonnables, réservés, circonspects, modérés et impartiaux, au milieu du chaos ou de la superficialité contemporains. Ce paterne, débonnaire semble-t-il (il voudrait bien l’être vraiment), sait même goûter les bonnes choses qui sont toujours là, ayant su « se » choisir une voie lui assurant les revenus idoines. Toujours habile, avec un admirable flair, à débusquer le ressentiment chez les autres. Il y aura donc toujours cette élite qui sait encore, sait et saura toujours (croit-on) comment il convient de penser bien envers et contre tout, bravant bravement la tempête hypermédiatique ! Imaginons, mes amis, cette cohorte de la fine fleur, un peu fanée, de nos universités, de nos instituts et de nos périodiques embarquant pour l’île de Guernesey, par exemple, hurlant (il y a du vent) héroïquement et comme un seul homme à la face de tous les blogueurs, lofteurs , beurs, grunges, queers, archaïques, sans papiers, slammeurs, altermondialistes, clubbeurs, mal logés, indiens et autres masses qui ne veulent pas comprendre et se coalisent (parfois à leur insu, les inconscients) contre la national-mondialisaion (heureuse : moyennant un P.A.F. de cinquante annuités et demi) : s’il n’en reste qu’un je serai celui-là ! Sublime. Il seront toujours là, prêts à faire don de leur personne pour gouverner, administrer, diriger, diviser, conduire, rédiger, encadrer, décliner, arrêter, permettre, avertir, autoriser, légiférer, commenter, dédaigner, décréter, condamner avec fermeté, etc., etc., etc. Et, plus encore, engendrer et élever la progéniture nécessaire à leur… reproduction : mérite le plus et sert le mieux, en effet, celui qui a déjà et sait d’avance le plus et sera alors, crois-t-on, naturellement plus compétent. Il aura une riche nature, comme on dit : quoi de plus souhaitable ? Ainsi, tous ces jeunes qui ne veulent, ou ne peuvent pas jouer le jeu de la « culture légitime » seraient-ils privés de ce qu’il y a de meilleur et, donc incapables de créer quoi que ce soit de valable et de durable dans notre culture multimillénaire : non, tout ce qu’ils savent faire c’est peser sur le système social, ce qui est redoutable en cas de polygamie, demander, consommer, casser et brûler ; c’est logique puisqu’ils ne maîtrisent pas la langue et moins encore les profondes finesses de notre culture ; encore moins savent-ils apprécier le plaisir de parler, goûtant avec quelle gourmandise, comme Jean-Louis Bourlange, le maniement de la langue pour elle-même et pour soi-même. Il y a cependant bien des usages de la langue… Donc, en attendant d’acquérir ces biens inestimables ou de mourir de leur propre stupidité, ils font du rap (dans le meilleur des cas), brûlent des écoles, manifestent contre le C.P.E., cognent et dévalisent des manifestants anti-C.P.E., se détruisent la santé dans des raves-parties ou font des petits boulots payés sur la caisse des intermittents du spectacle (au grand dam des vrais et grands artistes, qui n’en ont pourtant pas besoin, tels Patrice Chéreau), les plus méritants (si l’on ose dire) livrent des pizzas ou agencent, en techniciens estimés pour leurs compétences (de quoi se plaignent-ils donc et pourquoi faudrait-il qu’ils soient syndiqués, par dessus le marché ?), une serpillère sur une surface conséquemment étendue et adéquatement humidifiée en vue de l’effet idoine. Ils seront d’autant plus « méritants » (l’adjectif est ici relatif, puisque, on l’a vu, le vrai mérite n’est pas universel) et estimables (jusqu’à un certain point, bien entendu) quand ils auront acquis le « droit » de travailler plus pour gagner plus, ce qui, comme déjà en d’autres contrées, revient à cumuler deux ou trois emplois pour parvenir, à peu près, à un minimum vital pour une famille (estimable donc, à condition qu’elle fût monogame et, de préférence, hétérosexuelle). Mais où est l’é-du-ca-tion ré-pu-bli-cai-ne : la religion séculière de la Nation qui saurait leur apprendre la résignation en échange du bon vieux certificat d’études ? Mais cette jeunesse se soucie-t-elle vraiment de tout cela ? Est-elle si bête qu’elle ne comprenne pas qu’elle n’a pas fait le bon choix, parce qu’elle ne pouvait pas le faire ? Est-ce qu’elle ne désire pas au fond se « résigner », oui : pourvu qu’on lui permette de travailler et de se loger, de fonder une famille et de recevoir les siens à la maison, de faire la fête en famille les jours de congé sans qu’on lui parle des « odeurs » de sa cuisine ? Est ce qu’elle ne veut pas au fond laisser les « bons papas » de la France (et d’ailleurs) s’occuper de gestion, pourvu qu’on lui permette de vivre décemment et de réaliser ses aspirations culturelles et affectives en dehors étrangères à la ci-devant culture légitime ? Foutre ! Cornegidouille : à la trappe les tenants de la culture légitime (on commence par Luc Ferry) !
Paranoïa ? Mais il suffit pourtant, sans se raconter d’histoires, d’entendre ce que ces messieurs nous disent et comment ils le disent, avec l’autosatisfaction de ceux qui ont survécu à quelque cataclysme (quand le fond de l’air était rouge) et trouvent devant eux la voie plus libre qu’auparavant. Ensuite, reprendre une bonne lecture, par exemple : Jacques Rancière, La haine de la démocratie. Oui : nous savons qu’une femme a bel et bien disparu dans le train, en dépit des efforts acharnés de ces gens à la mise fort respectable pour nous convaincre que nous n’avons pas vu ce que nous avons vu (Alfred Hitchkock, Une femme disparaît). Car, reprenons : il y aurait, d’une part, une élite, toujours rompue aux austères disciplines assurant seules, et seules légitimement, les mêmes de toute éternité, le droit à se saisir de l’exercice du pouvoir et, d’autre part, la masse ignorante et aveugle toujours, même alphabétisée ; toujours en retard d’un code, ou de plusieurs, mais il doit lui suffire de comprendre ce que signifie un contrôle d’identité, une garde à vue, une convocation ou la suspension des prestations sociales. Car on peut prêter attention au maniement du symbolique et d’abord au mot : le symbolique, c’est ce qu’il y a de plus élevé et dont certains sont privés (ils n’en seraient même pas dépossédés, puisqu’il n’y aurait rien dehors), nous l’avons vu, par exemple la langue française, et puis, en même temps ce serait ce qui paraît compter le moins, c’est purement symbolique, ça n’a pas de poids, ça ne pèse pas, ce n’est pas réel, n’y prêtez pas trop d’attention. C’est-à-dire n’y regardez pas de trop près, cela pourrait vous égarer et même vous détourner du droit chemin : laissez à ceux qui en ont le loisir le soin de s’occuper de cette chose de peu d’importance pour ce que vous avez à faire afin de gagner votre vie. Mais si vous ne comprenez pas même cela, c’est aussi que vous en êtes privés. Or, ce type de raisonnement, bien qu’étayé souvent sur de  solides enquêtes sociologiques ad hoc, se fonde sur un modèle qui n’est pas démocratique : même en prétendant dénoncer cet état de fait, comme si on pensait sincèrement pouvoir y remédier, la combinaison d’un souci affiché de « pragmatisme » ou de « réalisme » avec la certitude qu’il y aurait un bon modèle culturel, que la bonne obsté-trique réformiste permettra bientôt d’instaurer enfin de nouveau (comme si cela avait déjà existé), quelque chose comme une loi naturelle de la culture, dont la révélation serait enfin imminente et balayera, soyez-en sûrs, les derniers miasmes d’aventurisme révolutionnaire, cette combinaison se dénonce ainsi elle-même. La méritocratie est absurde et hypocrite, car elle repose nécessairement sur l’idée que des différences données sont fondées en nature et doivent en outre se refléter dans l’ordre social, c’est-à-dire l’ordre symbolique. La reconnaissance de ces différences substantielles est d’ailleurs toujours sélective, arbitraire, et on est déjà en pleine contradiction : certaines différences données trouveront légitimement à se refléter dans l’ordre social comme l’expression même de la « loi naturelle » et, en fait, le fondent tandis que d’autres ne le sauraient ou ne seraient que faussement données ou accidentelles et ce sont alors des anomalies, des déviances, des perversions, etc. (le classement varie au gré des luttes et des mutations sociales : ce qui, hier, était intrinsèquement pervers s’avère tout à coup économiquement rentable, et alors, au diable la métaphysique !) ; tout cela décidé par ceux qui n’en ont nullement l’expérience, en général, à moins d’être les pires des hypocrites (ce n’est pas si rare). La fantasmagorie méritocratique n’est rien de plus, mais rien de moins, que l’expression de l’oligarchie en place. Et c’est là que nous rejoignons notre point de départ : nos sociétés occidentales et le processus de mondialatinisation (Derrida, Foi et savoir) en cours, reposent sur un réglage délicat à maintenir entre le besoin d’ordre et la nécessité du dynamisme de la créativité artistique, technique, scientifique, économique et politique. Les aberrations dénoncées par nos « bons papas » dans leur grande sollicitude grognone et grondeuse, sont justement l’expression pas toujours rose, il faut en convenir (mais quoi ?), de ce dynamisme. Sans cette capacité de la jeunesse contemporaine à se saisir de toutes les nouvelles possibilités et de contribuer ainsi à leur développement, à leur appropriation sociale réelle et à leur transformation (les faisant échapper créativement, au moins pour un temps, au contrôle du Système), nous régresserions (ce qui ne suppose aucune idée de progrès) inéluctablement, sans atteindre nulle Arcadie, nulle Thébaïde qui vaille, et aucune tradition ne pourrait rien pour nous, précisément parce que les traditions aussi vivent de cette vie là : il n’y a désormais, il n’y aura plus, aucune tradition autonome. Prétendre le contraire, ou se lancer dans quelque restauration, c’est mentir et exposer sciemment ceux qui y croiront à des déboires parfois assez graves. Mais, en même temps, il existe la majorité est composée d’individus (pour ceux qui l’ignoraient, certains faits récents en politique en ont imposé l’évidence, mais il suffisait d’observer le succès et la prolifération des quartiers résidentiels fermés pour le voir) qui n’aspirent qu’à jouir en toute tranquillité des bienfaits de ce dynamisme sans y participer (sans en payer le prix réel) et même en le méprisant, comme le pur et simple instrument de leur efflorescence stérile. Ceux-là ne veulent pas de la liberté pour eux, mais ils ne la voudraient pas pour les autres : à chaque nouvelle étape, ils souhaiteraient que l’on s’en tienne là, en l’état, du moins jusqu’à leur mort (ça peut durer assez longtemps de nos jours). Tel est donc le problème du réglage entre l’ordre et l’autonomie, laquelle s’expose toujours à l’épreuve nécessaire de l’anomie. Dans l’état actuel des rapports de forces et de choses, la solution optimale pour le pouvoir est l’oligarchie : elle permet la maintenance d’une petite caste endogamique de dirigeants, y compris pour le contrôle de la sphère culturelle, qui est déjà devenue l’enjeu stratégique capital, et offre en même temps une sphère publique suffisamment élargie et souple pour assurer que le dynamisme vital produira les fruits attendus, à condition qu’il ne rhizomatise pas trop… Autrement dit, il s’agit encore d’un schème typique d’exploitation, analogue à celui que dénonçait Walter Benjamin, au moment où l’Allemagne entamait la seconde phase de la révolution industrielle et de l’intégration capitaliste : la bourgeoisie a choisi la rente parce qu’elle recula devant l’horizon pourtant lointain, mais inéluctable, de sa propre dépossession dans l’autonomie du processus technique et la lutte de classes. Ainsi, comme Benjamin l’avait également compris par voie de conséquence, tout discours « humaniste » ou « romantique » contre la technique et contre la modernité se situe automatiquement sur un terrain réactionnaire, aussi teinté de « révolte » qu’il puisse être par ailleurs ; car on feint de confondre l’état des conditions du travail et de la vie sociale des ouvriers, c’est-à-dire une forme d’oppression, avec la technique et même la technologie, englobant des phénomènes radicalement hétérogènes dans un même fantasme de monstruosité crépusculaire. Mais, comme l’a bien montré Benjamin, les périodes de « décadence » sont les plus fécondes parce que ce sont les moments les plus propices aux transformations réelles et aux véritables redistributions. On dira que le pouvoir, dans sa bonté paternelle, ne fait que préparer le terrain pour la construction d’une véritable civilisation, d’une culture raffinée ; il éduque, c’est-à-dire qu’il contraint à entrer dans un cadre préexistant et jugé nécessairement bon à mesure de sa lourdeur, de sa rigidité et des déformations qu’il impose à l’être, lequel est supposé ne pas être encore, supposé vide de culture et d’affects authentiques. Là encore, Benjamin avait bien vu que, dans ces conditions tout document de culture est simultanément un document de barbarie : voilà qui échappe encore aux tenants du redressement culturel et de la restauration des valeurs républicaines de la Nation, hallucinées après-coup dans la conviction exaltée et jaculatoire d’être à la bonne place (« Mon Dieu, je te bénis de m’avoir fait expert, professeur, prêtre, technocrate, ministre, député, journaliste, président, et non comme cet immigré qui porte sa casquette à l’envers et oblige ses compagnes à porter le voile ! »). D’autre part, comme l’atteste l’historiographie récente de la grande guerre, on redécouvre, avec ébahissement et plissements de la face, ce que les dadaïstes avaient déjà compris et affirmé au moment même : le sublime équilibre de la merveilleuse et labyrinthique civilisation libérale du XVIII-XIXe siècle européen, légitime héritière de l’humanisme (dont on nous rebat de nouveau les oreilles depuis que Foucault, Derrida, etc. ne sont plus là pour en rire), avait réchauffé un serpent dans son sein, elle abritait un monstre, on l’appela la Grande Guerre. Les jeunes, les très jeunes, les ouvriers, tous les pauvres ont d’abord contribué comme l’on sait à la révolution industrielle, puis ils ont contribué quatre générations plus tard à la première guerre industrielle mondiale… Inutile de commenter plus outre. Mais les grincheux sont là pour nous rappeler au sens des responsabilités et même de la grandeur, assurer que les choses sont bien en main, qu’il y a de la « gouvernance », pour employer le terme favori de leur jargon. Ils sont bien là, par-delà leurs poses parfois échevelées et presque symptomatiquement « rebelles », pour envoyer à tous les rentiers, en particulier ceux  de la sunbelt aux États-Unis, mais aussi partout où ils se trouvent, des signaux finalement destinés à les rassurer : les poussées égalitaires, la réelle puissance révolutionnaire des évolutions culturelles et technologiques trouveront en eux des berniques suffisamment obtuses pour consolider le rocher même sur lequel elles se tiennent, mais ne regardant que l’écume des vagues qui les frappent. Le plus ironique, peut-être, est que la plus obstinée résistance à toute dépossession se drapât, assez souvent pour que cela soit remarquable et amusant, de la tunique fort rapiécée de la conversion religieuse.

A propos Pascal Rousse

Je suis docteur en philosophie, professeur certifié d'arts plastiques en collège à Paris et chercheur indépendant. Mes recherches en philosophie de l'art portent sur le cinéaste soviétique Serguei M. Eisenstein, le montage et le modernisme.
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