Notes à la mer

Nos « bons papas », que d’aucuns ont baptisés « nouveaux réactionnaires », participent d’un mouvement global, et d’une tentation de notre ère effectivement post-historique (Peter Sloterdijk) : cette tentation est, tout bêtement, d’aménager l’ordre présent, contingent, en ordre établi, fondé en raison (c’est le procédé de la confusion du fait et du droit : cf. Jacques Rancière) et, pour ce faire de susciter de nouveau une polarisation du monde. Car on se réclame du mouvement de (bonne) conscience antitotalitaire, mais on voudrait au fond retrouver un « équilibre » propice à la « bonne gouvernance » dans le style de la guerre froide, lorsque l’Occident se voulait et se croyait (et il y croit encore), en dépit de la contestation virulente en son sein, le lieu même de la modernité et du progrès, face à l’U.R.S.S., parfois considérée vulgairement comme une forme de « despotisme oriental », ou face au « tiers monde » (qui n’a toujours pas compris les bienfaits de la colonisation). Exit l’U.R.S.S., heureusement, le tiers monde demeure et grouille d’ennemis nécessaires potentiels : lorsque les islamistes  jetterons l’éponge, il s’en trouvera d’autres, on l’espère, pour nous inspirer de coûteux frissons et, en plus, tenir nos pauvres en respect : eux qui échappent désormais en masse à l’emprise des églises institutionnelles, il leur faut une autre raison de consentir à leur sort sans barguigner. Depuis la chute du mur, ces messieurs semblent ainsi s’estimer plutôt satisfaits que la mondialisation n’ait pas pris si facilement le chemin d’un véritable pluralisme planétaire, pour deux raisons au moins :

_cela les confortait dans leur pessimisme anthropologique, dans leur sensibilité rabougrie de petit-bourgeois (pour lequel les arts ne sont au mieux que divertissement et instruments de distinction et doivent surtout se plier aux règles de la propriété privée, laquelle permet le contrôle de la production symbolique, évitant toute interférence avec l’ordre économique)

_cela confortait également leur goût formel pour les institutions bien délimitées, la hiérarchie des valeurs, permettant seule de leur assurer la jouissance de leur position, « providentiellement » (de leur point de vue : pour la providence c’est autre chose) acquise à la faveur du recul des contre-cultures (qui leur étaient étrangères) et des intellectuels (dont ils s’étaient exclus d’eux-mêmes), laissant le champ libre aux experts, aux journalistes, aux « essayistes », aux professeurs, etc., pendant que l’Etat dans sa totalité se charge essentiellement de la police (c’est surtout pour ça qu’on paye des impôts).

Cela aboutit donc à une mentalité symptomatique consistant à opposer les jeunes (impulsifs et ignorants) aux adultes (matures, qui savent l’Histoire), les républicains aux « indigènes », ceux qui connaissent, respectent et goûtent leur langue nationale et ceux qui prennent la parole à tort et à travers dans les médias, les « politiquement corrects » et eux-mêmes, la « pensée unique » à leur expertise très particulière (forcément incorrecte de ce fait, en effet, et n’étant pas de l’ordre de la pensée). Il importe en toutes choses, en somme, contre tout relativisme, de dire le bon et le mauvais au nom d’une compétence titrée, d’une technique de la parole, d’une raison autorisée. Ce qui implique donc que le monde se répartisse bel et bien en deux catégories et qu’il n’y ait surtout pas d’entre-deux qui vaille. On dira : mais ces messieurs, au contraire ne vénèrent rien tant que le juste milieu justement, la bonne mesure entre les « extrêmes » que, dans leur profonde sagesse, ils détestent et combattent plus que tout et pour le plus grand bien de tous ; et c’est bien ce les rassemblent par-delà leurs « désaccords idéologiques » ! Eh bien, oui, mais justement : pour eux, il y a deux catégories inconciliables, le juste milieu et « l’extrémisme » ; les gens raisonnables, qui ne reconnaissent que le principe de réalité, et les autres, qui se laissent abuser par le principe de plaisir : car le plaisir ne doit être que la récompense de ceux qui ont mérité de leur prétendue soumission au principe de réalité. C’est tellement simple et tellement clair qu’il faudrait être foncièrement dépravé, malade ou malhonnête pour croire autre chose ! D’autre part, « le bien de tous » n’est pas le bien commun, c’est plutôt la loi d’une certaine majorité, en ce qu’elle devient « tous » précisément et que tout ce qui n’entrerai pas dans ce « tout-tous » soit rien.

Or c’est du Rien que naissent toutes les véritables transformations, le tout une fois réalisé et fixé n’ayant plus qu’à périr.

A propos Pascal Rousse

Je suis docteur en philosophie, professeur certifié d'arts plastiques en collège à Paris et chercheur indépendant. Mes recherches en philosophie de l'art portent sur le cinéaste soviétique Serguei M. Eisenstein, le montage et le modernisme.
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