De la démocratie à venir

Résolution (peut-être) de la contradiction douloureuse que je ressens de plus en plus entre ma conviction égalitaire, démocratique et socialiste libertaire et le profond mépris que ne peut que m’inspirer de plus en plus la majorité des brutes américanisées qui peuplent le monde dans lequel je vis en ce moment.

Une authentique liberté démocratique ne peut advenir que dans une société structurée selon cette finalité immanente qui est la sienne et composée de personnes dont l’existence même est également régie par cette finalité ! Des personnes qui sont placées dans les conditions et animées par le désir de réaliser cette finalité pour elles-mêmes comme pour autrui et l’ensemble de la société. Par conséquent, le concept de progrès est inhérent à toute démocratie concevable. Ceux qui profitent des désastres « totalitaires » (sans voir que nous sommes de nouveau engagés dans un processus totalitaire) pour condamner de façon incantatoire l’idée d' »homme nouveau » cherchent à conjurer cette impérieuse nécessité que la démocratie ne peut, paradoxalement, exister qu’en devenir, contrairement à n’importe quel autre régime.

Ce qui implique que l’éducation et l’instruction soient les deux jambes sur lesquelles tout marche. C’est parce qu’il ne croyait pas cela possible que Platon ne croyait pas en la démocratie et prônait le « beau mensonge » en lieu et place de culture du peuple. Il faut, non seulement un système institutionnel universel destiné à former les enfants jusqu’au seuil de l’âge adulte, mais aussi, tout autant indispensable, une myriade de lieux, d’initiatives, d’événements, de moyens et d’instruments par lesquels poursuivre, s’approprier, approfondir, renouveler sa formation universelle de base. Cela devrait constituer le coeur même de la vie sociale, incluant bien entendu la fréquentation des arts, enfin prise au sérieux et non comme un divertissement ou une simple « sensibilisation ». Il devrait régner en quelque sorte une nouvelle forme de continuité ouverte entre les arts et les sciences, dans un esprit commun de recherche et de culte de la pensée. C’est cela qui devrait s’appeler Culture : non pas un corpus classique identique pour tous, défini autour de la figure bourgeoise de « l’honnête homme » (même si c’est déjà beaucoup), mais une relation personnelle ouverte à cet ensemble ouvert sur la base de valeurs universelles.

Donc : on ne peut concevoir un progrès démocratique qui serait fondé sur la part innée de raison supposée en chaque individu : celle-ci n’est que le germe qui rend tout le reste possible. Car, si on admet que cette « raison naturelle » existe, elle sera de toutes façon insuffisante et trop faible pour résister aux impulsions contraires, destructrices.

L’individu soi-disant démocratique d’aujourd’hui est une abjection, dont le sens social est atrophié, inculte et sans éducation : une « petite machine à jouir » comme le résume si bien Jacques Rancière : le présent régime néolibéral a tout de même accompli l’ignoble tour de force d’avoir fait du plaisir l’instrument de la répression ! On pourra faire toutes les réformes que l’on voudra, elle demeureront sans écho pour un tel barbare. Si les « indignés » sont des personnes bien formées mais marginalisées, ainsi rendues irréversiblement conscientes que leur culture est avant tout destinée à faire d’eux des citoyens et non des agents économiques, ce n’est pas par hasard ! Tel qu’il est au présent, l’individu pavillonnaire moyen est plus aliéné et conformiste que jamais et complètement indigne des libertés démocratiques. C’est bien pour cette raison qu’il ne s’aperçoit même pas de leur régression, voire de leur disparition.

C’est aussi pour cela que l’élitisme est à juste titre partout remis en cause, bien que ce soit parfois pour de mauvaises raisons (ce qui contribue alors à détourner évidemment l’attention sur de faux problèmes et à perpétuer le statu quo à la faveur de la confusion) : l’élitisme est un platonisme vulgaire, mais il part du même principe que la masse est ainsi parce qu’elle est la masse et qu’il n’y a rien à y faire. L’élitisme fait système avec la « société de masse » (oxymore !). Dès lors, on s’interroge, non pas sur la transformation des conditions d’existence, mais sur le « bon gouvernement », cette question présupposant une nature humaine immuable, divisée entre les « meilleurs », peu nombreux, et les « inférieurs », les plus nombreux. Les « meilleurs » étant naturellement destinés à dominer et gouverner « la plèbe » afin que ce qu’il y a de meilleur en l’homme puisse être préservé en eux et par eux. Or c’est faux, comme on le voit partout : les « meilleurs » confisquent la Culture tout en la méprisant afin d’en neutraliser les puissances de subversion. Le véritable savoir-pouvoir, c’est uniquement la techno-science. Pour le reste, les élites se vautrent en réalité dans la même sous-culture que les masses et ne s’en différencient que par le contrôle, de plus en plus héréditaire, de la source actuelle du pouvoir : l’économie.

A propos Pascal Rousse

Je suis docteur en philosophie, professeur certifié d'arts plastiques en collège à Paris et chercheur indépendant. Mes recherches en philosophie de l'art portent sur le cinéaste soviétique Serguei M. Eisenstein, le montage et le modernisme.
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