L’ouverture démocratique

Jean-Jacques Rousseau

Liberté, égalité, fraternité : le sens de ces notions est toujours en devenir et a déjà changé. D’une idée de la liberté centrée sur le negotium, l’activité sociale et surtout commerciale, nous sommes passés à celle des peuples à l’époque romantique. C’était à chaque fois une liberté négative, opposée aux « entraves » constituées par les institutions de tradition, les « tyrans » et les « envahisseurs ». Maintenant, la question de la liberté est celle du droit de chacun à choisir le mode d’existence qui lui permettra d’accomplir son être singulier dans l’horizon d’un droit à l’otium pour tous.

Une grande politique de distribution du temps est la condition d’une nouvelle idée de l’égalité, bien au-delà des statuts et des chances et surtout de la crise profonde des conceptions passées de l’égalité. La pensée d’André Gorz est la source indispensable de cette réflexion. Quant à la fraternité, ce n’est plus celle d’une collectivité de semblables indistincts unis dans une communauté sacrificielle, mais précisément celle d’une multitude de différences, dans une commune humanité ou « posthumanité », capables d’autonomie et de reconnaissance mutuelle. Nous en avons vu un exemple sous nos yeux, il y a un an, sur les places publiques des villes d’Espagne. Gageons que c’est là le visage aimable de l’Europe de demain qui se manifeste pour la première fois.

Or, c’est tout autant la question de la sororité qui s’impose de façon croissante en ces temps complexes de reculs sociaux et sociétaux auxquels répondent de nouvelles revendications de droits et de reconnaissance, tandis que la « domination masculine » vient à nouveau de montrer son alliance objective avec la perversion oligarchique des démocraties.

Bref, le grand défi du politique est de créer et de garantir les conditions d’une pratique réelle des vertus civilisatrices de la démocratie, dont la France demeure l’un des berceaux.

Mais nous découvrons ainsi à quel point la démocratie est la chose du monde la moins évidente, d’où la nécessité de sa régénération constante et infinie. C’est probablement le régime politique et social qui fait le plus appel aux ressources créatives de l’espèce humaine, indissociables du sentiment puissant du destin commun. Or, celui-ci requiert de placer en son cœur toutes les ressources de la culture puisqu’il s’agit d’une fiction nécessaire à la prise en charge de cette part d’indéterminé qui, sans cela, menace de nous séparer de notre part d’animalité.

La réponse d’avenir à ces problèmes profondément liés entre eux réside sans doute dans ces politiques de l’amitié que Jacques Derrida prophétisait à l’avènement d’un sens nouveau de la démocratie. C’est, en creux, le modèle politique qui me guide ici et que je tente de mettre chaque fois à l’épreuve.

A propos Pascal Rousse

Je suis docteur en philosophie, professeur certifié d'arts plastiques en collège à Paris et chercheur indépendant. Mes recherches en philosophie de l'art portent sur le cinéaste soviétique Serguei M. Eisenstein, le montage et le modernisme.
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12 commentaires pour L’ouverture démocratique

  1. ericthuillier dit :

    Juste un mot, cher Pascal, pour vous dire le plaisir que j’ai à retrouver votre voix avec laquelle je ne suis pas toujours d’accord, comme vous le savez, mais qui contient pour moi l’essentiel : la sincérité, le désir de partage et une intelligence qui n’est pas bornée par les terribles clôtures que même l’intelligence s’ingénie à édifier. Je viendrai vous lire, le temps manque en ce moment pour débattre avec vous mais c’est partie remise. A bientôt. Mes amitiés à Basil dont nous avons fait connaissance ensemble sous un autre nom et à Catherine que je ne connais pas mais qui semble vouloir être là et que je connaîtrais sans doute.

  2. Catherine dit :

    Je me sens un peu petite face à votre culture que je n’ai pas, mais précisément, si je ne l’ai pas, c’est que « mon » temps fut mangé par le travail, fût-il de nature « intellectuelle ». Bref, je voulais juste dire que le droit à l’otium (comment procède-t-on pour l’italique?) pour tous me semble une nécessité.

    • Pascal Rousse dit :

      De toutes façons, je suis trop intellectuel, je ne suis bon qu’à ça ;-). Mais avec ça, je veux contribuer à une véritable société du temps libre. André Gorz est indispensable et très accessible : ce sont des textes très clairs, bien documentés.

  3. Basil dit :

    Je ne connais pas assez bien les philosophes évoqués ni certains concepts sous-jacents, mais seriez-vous d’accord pour dire que « politique de l’amitié » est un oxymore ? La politique étant une des voies pour contenir le conflit. A cette notion de « politique de l’amitié » s’oppose déjà celle de l’« économie de l’amitié » (également oxymore), dont certainement vous trouverez une image dans ce qui c’est laissé exprimer mardi soir dernier sur arté.

    • Pascal Rousse dit :

      Oui et non. Selon moi, l’amitié (comme l’amour, ici) est au contraire une force qui permet de vivre le conflit comme une expérience de la relation et qui se renforce en le surmontant. Ainsi, l’amitié permet d’accepter que le conflit soit une dimension nécessaire de la vie. J’irais donc même jusqu’à dire que l’amitié est une condition nécessaire du politique, car elle permet d’intégrer le conflit en conjurant la haine et la violence. Ce sont ces passions-là que l’amitié permet de combattre : elles sortent du conflit, mais se déchaînent pour elles-mêmes en niant toute communauté entre les individus qu’elles opposent.

      En revanche, je n’ai pas vu Arte, car je ne regarde pas du tout la télévision, excusez-moi…

      • Basil dit :

        L’amitié et l’amour ne sont pas des moyens pour combattre, seule la politique peut penser le contraire. L’amour se contente de laisser la place au conflit s’il doit avoir lieu, et le conflit, à la fin, n’y trouve pas de prise. Et sans prise l’humanité du conflit tombera toujours plus bas. Mais la politique a besoin de maintenir le conflit (sa raison d’être) sans se laisser déborder (sa raison d’être aussi). Cela dit je comprends parfaitement que le politique ait besoin de l’usage de l’amitié pour ne pas être débordé par les conflits qu’il entretient. Je ne pense pas que l’inverse soit réciproque.

        Si l’on doit admettre que le conflit organisé est nécessaire pour que l’amitié perdure, alors il faut admettre qu’il puisse y avoir des perdants, définitivement perdants. Mais dans ce cas nous ne sommes pas sorti de la communauté sacrificielle.

        Il est dommage que vous ne puissiez pas voir cette émission d’Arte, vous verriez combien ces financiers sont les bienfaiteurs de l’humanité, et combien ce qui les motive est l’innocence, voir même l’amour de leur prochain. J’en suis venu à croire que j’étais méchant d’avoir pu croire qu’ils étaient bouffis d’orgueil.

        C’est à moi de vous demander de bien vouloir m’excuser pour vous accabler avec mes remarques.

      • Pascal Rousse dit :

        Disons que j’envisage ces choses dans leurs relations, leurs interactions (non en tant que moyens). Je ne suis pas la voix de la politique, mais j’en suis venu à inclure le politique dans ma réflexion. Quand je dis que le conflit est nécessaire, je veux dire inhérent par nature à toute relation humaine, comme vous le savez. Quant à la façon dont les importants de ce monde peuvent apparaître à la télévision et le degré de concordance de cette image avec la réalité, je suis là d’un irréductible scepticisme. Le problème de la finance c’est que cette fonction n’est pas à sa place. C’est un problème de réorganisation des fonctions et des pouvoirs, plutôt que de personnes. Le politique doit reprendre le contrôle.

      • Basil dit :

        « Le conflit est nécessaire, je veux dire inhérent par nature à toute relation humaine, comme vous le savez »

        Non, cher Pascal, je ne sais pas cela, car ne pas savoir ce qui va advenir, est un principe d’ouverture auquel je suis attaché. Et je sais fort bien que vous aussi, sinon vous n’affirmeriez pas l’indétermination de la condition humaine. Mais oui, je sais que le conflit peut survenir. Je sais aussi que l’amour du conflit anime les principes de l’économie et du politique, mais que voulez vous ? Moi ça me révulse toute cette bile que les hommes sont capables de produire.

        Si j’étais un politique et que j’aimais mes semblables à la façon d’un politique, j’organiserais un conflit pour leur offrir. Un cadeau démontrant à coup sur une amitié sans pareil, cela ne se refuserait pas pour l’amour du politique.

        Cela me fait penser à un poème de Baudelaire : « Assommons les pauvres ! »
        http://baudelaire.litteratura.com/le_spleen_de_paris.php?rub=oeuvre&srub=pop&id=187

        Bien amicalement

      • Pascal Rousse dit :

        Il y a ce qui advient, mais il y a aussi ce qui nous constitue de façon permanente comme être vivant, sur la base de notre indétermination et de notre destination mortelle. Pouvez-vous imaginer une forme de vie humaine totalement dépourvue de conflit, c’est-à-dire sans la moindre irritation à l’égard de l’autre, sans l’expression du moindre désaccord, sans le moindre malentendu et même sans le moindre dégoût ? L’accord parfait entre deux individus peut-il seulement exister, surtout dans la durée ? Ne serions-nous pas alors des dieux ?

    • Basil dit :

      Je n’imagine pas cela car c’est un rêve fou. Je n’ai jamais dit qu’il fallait devenir insensible pour ne pas éprouver tout cela, mais j’ose croire qu’il faudra bien cesser d’organiser les conflits, sous peine de créer les fous qui hanteront les hommes de raison. Mais même cela ne posera pas de problème à ces derniers, car les fous seront là pour justifier un collectif politico / économique qui s’occuperont d’eux, c’est tellement logique.

      Je ne sais pas si l’accord parfait peut exister. Si la vie nous offre la durée, alors certainement que nous en saurons plus. Pour moi, les blessures des conflits ne se surmontent pas, ni ne se referment, elles émiettent divisent et fragilisent. Il me suffit de regarder un peu l’état du monde pour imaginer que cela est valable pour une large majorité des hommes.

      Amicalement

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