La bêtise économique

Photogramme extrait de La Commune, de Peter Watkins, 2000

Il y a quelques jours, je me trouvais chez de très bons amis. La conversation a vite roulé sur la politique, puis sur la situation économique en Europe, l’exemple de la Grèce, etc.

Qu’il est difficile de ne pas ainsi parler pour ne rien dire ! Surtout, qu’il est difficile d’en sortir pour en tirer des pensées ; pour penser en commun, réellement. Et pourtant, un groupe d’amis ne devrait-il pas constituer le premier cercle indispensable à toute possibilité d’une discussion sérieuse sur l’horizon commun ? Je dis horizon, d’abord pour ne pas dire : destin, justement.

Parce qu’une discussion sérieuse, qui rend capable de participer à une délibération, c’est-à-dire une discussion pouvant aboutir à une décision sur laquelle chacun doit s’engager, c’est précisément la meilleure façon de conjurer le destin. Le destin, ou la répétition immuable de l’ordre des choses qui nous serait imposée de l’extérieur à cause de quelque culpabilité originaire d’exister. Après-coup, l’histoire accomplie à un certain stade, on pourra, si l’on veut, parler d’une destinée commune. Mais, en attendant, et qu’ils le veuillent ou non, les êtres humains font leur histoire et ils en sont responsables.

Alors, quand la discussion tourne littéralement en rond, que chacun se laisse enfermer dans le cercle de la sidération, du « c’est comme ça », « il n’y a rien à y faire », « les choses marchent comme ça » (économiquement), c’est bien que nous avons perdu notre capacité à penser nos vies et tout ce qui en fait la condition commune. C’est que nous avons perdu la capacité d’imaginer et même de désirer autre chose. Nous ne sommes plus capables d’écrire notre histoire, de la vivre et de la transmettre dans l’ouverture démocratique ! Nous nous soumettons à la fascination du mécanique. Nous abdiquons devant la morale du troupeau qui attend son fourrage, avant l’abattoir.

Mais cette sidération n’est-elle pas tout simplement le symptôme d’une impasse, d’un enfermement dans une clôture qui nous cache justement le dehors ? Quand une voix des maîtres de ce monde disait « There is no alternative« , elle semblait y croire encore, elle exprimait une violente arrogance. Or, aujourd’hui, plus personne n’y croit, mais subit un destin. C’est un misérable fatalisme, un effondrement de l’intelligence devant l’impossible.

Oui mais, voilà, c’est de l’Impossible que tout surgit, parce que l’impossible nous oblige à penser de nouveau. Et, ainsi, nous permet d’agir, c’est-à-dire d’exercer notre pouvoir de commencer.

A propos Pascal Rousse

Je suis docteur en philosophie, professeur certifié d'arts plastiques en collège à Paris et chercheur indépendant. Mes recherches en philosophie de l'art portent sur le cinéaste soviétique Serguei M. Eisenstein, le montage et le modernisme.
Cet article, publié dans Actualités et politique, est tagué , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

17 commentaires pour La bêtise économique

  1. Erwan dit :

    En 1993, Edgar MORIN, Directeur de recherches au CNRS, penseur de l’anthropolitique et des système complexes écrivait :
    « L’accentuation de la compétition économique entre nations, notamment dans une conjoncture de dépression économique, favorise la réduction du politique à l’économique, et l’économique devient le problème politique permanent ; comme il y a simultanément crise des idéologies et des idées, la reconnaissance du primat de l’économique détermine un consensus mou qui affaiblit le rôle démocratiquement vital du conflit d’idées.
    En même temps encore, la démocratie régresse socialement : après la réduction des inégalités dues au progrès de la croissance jusqu’au début des années 1970, la compétition économique et la recherche de la productivité rejettent hors circuit une part croissante des travailleurs, tandis qu’une ghettoïsation de prolétaires et immigrés les sépare de la partie toujours ascendante de la société. Les éconocrates, fort capables d’adapter les hommes au progrès technique, mais incapables d’adapter le progrès technique aux hommes, ne peuvent imaginer de solutions nouvelles de réorganisation du travail et de répartition de la richesse. Ainsi commence à s’installer une société « duale », qui, si le déficit démocratique persiste, deviendra la société normale. (…)
    Et dans cette régression démocratique, les grands problèmes de civilisation dont nous avons parlé plus haut demeurent conçus comme des problèmes privés, au lieu d’émerger à la conscience et au débat public.
    Ainsi se pose aux sociétés occidentales, sous des formes multiples, le problème clé de la déficience démocratique, c’est-à-dire la nécessité de régénérer la démocratie, alors que, partout dans le monde, se pose le problème de la générer ».

    Extraits de Terre-Patrie, Points Seuil, 1993, p 139.

    J'aime

  2. Dominique Baliko dit :

    [“c’est comme ça”, “il n’y a rien à y faire”, “les choses marchent comme ça” (économiquement), c’est bien que nous avons perdu notre capacité à penser nos vies et tout ce qui en fait la condition commune] en reprenant ce passage : une fois la sécurité (sociale et économique) atteinte, sommes nous enclin à une limitation de l’action, de la pensée ? Perdre notre confort, se mettre en danger… La peur est un facteur déterminant, régissant les comportements. Pouvons-nous nous libérer de cette peur ? Qu’avons nous à perdre ?

    J'aime

    • Pascal Rousse dit :

      La sécurité, c’est-à-dire la société la plus juste possible, ne peut nous libérer du tragique. Au contraire ! Car tout l’enjeu existentiel de l’humanité est de se libérer des maux évitables, y compris d’abominations comme le génocide (d’où le caractère discutable de la qualification de « mal radical »), pour apprendre à affronter les maux inévitable. Pour moi, c’est le but même de la culture.

      J'aime

  3. sumski bog dit :

    Quand une voix des maîtres de ce monde disait “There is no alternative“, elle semblait y croire encore, elle exprimait une violente arrogance. Or, aujourd’hui, plus personne n’y croit, mais subit un destin. C’est un misérable fatalisme, un effondrement de l’intelligence devant l’impossible.

    Des années soixante à nos jours, trois décennies, trois slogans :

    Paradise Now !

    Due to Lack of Interest, tomorrow has been canceled.

    No future.

    Saurais-tu faire le lien entre eux ? ça m’arrangerait bien 🙂

    Bonne journée, cher ami.

    J'aime

    • Pascal Rousse dit :

      Je ne connaissais pas le deuxième : d’où vient-il ? Le lien entre les trois, c’est un certain « présentisme » d’inspiration anarchiste. Mais il y a aussi un écart considérable entre le premier et le deuxième, celui qui est entre philosophies et périodes hippie et punk, entre l’ouverture de la contre-culture et sa fin. Un personnage charnière : Patti Smith (voir mon article sur le site).

      J'aime

      • sumski bog dit :

        Je ne connaissais pas le deuxième : d’où vient-il ?

        Je ne sais trop, suis tombé dessus souvent et sous des formes quelques fois légèrement modifiées.

        Il y a ce bouquin de Irene Kampen, bien sûr (que je n’ai pas lu) :

        http://en.wikipedia.org/wiki/Due_to_Lack_of_Interest,_Tomorrow_Has_Been_Canceled

        Et puis, encore récemment, je suis tombé dessus en matant sur Youtube un extrait de Nostalghia de Tarkovski :

        (je ne sais pas mettre des liens sur ton site)

        J’irai voir ton article sur Patti Smith.

        J'aime

  4. sumski bog dit :

    Le destin, ou la répétition immuable de l’ordre des choses qui nous serait imposée de l’extérieur à cause de quelque culpabilité originaire d’exister.

    Malraux disait : « Le marxisme est un destin ».

    D’accord ? Pas d’accord ? 🙂

    J'aime

    • Pascal Rousse dit :

      L’histoire a montré que non ! Le présent aussi, où Marx est l’objet d’une réappropriation critique.

      J'aime

      • sumski bog dit :

        En fait, c’est un de personnages de La Condition humaine » à qui Malraux fait dire cela, je ne sais plus lequel.

        Marx est l’objet d’une réappropriation critique.

        C’est le propre d’une oeuvre inachevée, maintenant quoi de commun entre le marxisme de Rosa Luxembourg et celui de Schivardi ;), entre celui de Gramsci et celui de Staline ?
        Pourtant chacun pense que le sien seul est véritable.
        Ce qui n’est pas sans rappeler une croyance précédente avec ses hérésies, ses fulgurances, ses aspects dogmatiques, son intolérance 🙂

        J'aime

      • Pascal Rousse dit :

        Il faudra bien qu’il y ait un jour quelque chose de commun entre tous ces mouvements : ce que j’appelle la rencontre entre justice et vérité. À suivre…

        J'aime

  5. ericthuillier dit :

    Vous exprimez bien un cruel dilemme. Pourquoi ne pas se taire tout à fait puisque toutes nos paroles sont mortes nées ?
    Je crois qu’il ne faut pas renoncer à l’échange, c’est au moins un principe d’hygiène mentale et puis de tout temps il a fallu des millions de tonnes de bavardage pour concrétiser un gramme de diamant. Mais ce gramme ensuite brille pour longtemps. Pour ma part je refuse de me rendre à ce qu’on voudrait nous faire passer pour une évidence : que l’humanité aurait définitivement perdu le mode d’emploi de cette forge à étoile. Sincèrement je ne peux pas le croire. Aussi nos paroles ne sont jamais inutiles, elles aiguisent un langage que nous n’utiliserons sans doute pas, mais le préserver est essentiel.
    Pardonnez je fais court tant m’effraie le flot que soulève cette question. Très sensible à votre notion de fourrage. Dans quelques rares conversations, je me plais à opposer l’artificiel clivage droite gauche à un autre, celui entre les partisans de l’élevage de l’humanité et ceux de son élévation.

    J'aime

    • Pascal Rousse dit :

      Merci cher Eric : je suis entièrement d’accord (vous voyez que c’est possible !). Je fais entièrement mienne votre exhortation, aussi était-ce bien le sens de mon propos, dont le tour « dialectique » ne vous aura pas échappé.

      J'aime

  6. horsmonde dit :

    Oui, Pascal, c’est bien cela et c’est peut être pire encore. Ce qui touche à de l’ordre du désir, ne peut se discuter ni se penser. C’est comme ca en effet. Impossible de convaincre ni d’argumenter contre le désir, ce dernier cherchera toujours à fuir et à prendre des arguments de traverse. De même, il est impossible de lutter avec la raison contre l’absence de désir, cela ne « fonctionne » pas ainsi. C’est là qu’est à mon avis l’échec perpétuel de la pensée dans l’économie du désir (ou de son absence).

    Que faire de nos romantiques jamais satisfaits pour qui le bonheur ne passe que par les objets, les chiffres et la passion d’avoir raison d’autrui ? L’économie rivalise hargneusement pour notre « bien-être » à tous, toujours perfectible, peut être. Mais le désir travaille contre lui même, peut être que l’économie aura bientôt finit de convertir les économistes libéraux aux marxismes en suppliant l’état démocratique (Ko) de les sauver de leur si attentive générosité ?

    Que faire des passionnés ayant perdus le désir de participer à des luttes hargneuses et de vaines discussions autour d’objet sans attrait ? Politique ou économie, cela importe peut pour ces « artistes ».

    Je ne sais pas si les intelligences sont paralysées, en tout cas, les intelligences naviguent dans le labyrinthe du désir de l’égo. L’économie s’est si bien construit contre le collectif, qu’il n’y a peut être plus dans l’imaginaire d’égo collectif qui soit autre qu’économique ou politique… Dans les têtes de certains du moins. Nous verrons cela dimanche dans les urnes ou plus tard dans la rue peut être ?

    J'aime

  7. Catherine dit :

    TINA, je n’y ai jamais cru… Mais ceux qui le proclamaient et qui le proclament toujours, tout en sachant fausse l’affirmation, et avec des mots différents, évidemment, histoire de brouiller un peu plus les idées, détiennent les pouvoirs qui contraignent la pensée du plus grand nombre. En cette période électorale (française, mais pas seulement), et en tout moment, d’ailleurs, on tente de nous convaincre que les possible est impossible. L’important est de dire et de montrer que cet impossible ne l’est pas.

    J'aime

    • Pascal Rousse dit :

      Bonjour Catherine !

      S’il n’y avait que ceux-là… Mais ce qui est étonnant, c’est que le « il n’y a pas d’alternative » (TINA) est dans presque toutes les bouches au moment même où ceux dont tu parles n’y croient plus et ne cherchent plus qu’à perpétuer l’ordre établi. Personne n’y croit plus, mais l’imagination et l’intelligence sont paralysées, comme devant le monstre blessé et furieux. Au fond cet aveuglement dans l’évidence me fait penser à la fin de l’ancien régime…

      J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s