Écrire le temps

Bakhtine disait que le chronotope rend sensible, perceptible le temps. Le chronotope donne chair et sang au temps, par l’espace. On peut considérer qu’il indique par là l’essence même de l’art.

Qu’est-ce qui fascine tant, et fait qu’il est tellement difficile d’en parler, chez le cinéaste Béla Tarr (dont la rétrospective au Centre Beaubourg a suscité un engouement délirant) ? Béla Tarr est parvenu à incarner toute sa pensée dans ses films, à tel point qu’on a le sentiment qu’il n’y a plus rien à dire ; ce qui, pour un Français, est toujours une source de gêne extrême et se traduit souvent par l’incontinence et la stupidité du commentaire.

Ainsi, Béla Tarr a créé un véritable chronotope. Il a incarné le temps dans l’espace de ses plans, de ses cadrages en mouvement. De quel temps s’agit-il ? Le temps suspendu de l’attente jamais assouvie, de l’éternel retour et de l’impossibilité de l’événement, sinon d’une muette fin dernière. Mais, paradoxalement, l’art nous en libère par la beauté implacable du témoignage, par sa puissance de transfiguration.

Or, c’est en cela que l’art a déjà et aura plus encore une fonction capitale dans la transformation, à tous les niveaux d’être et d’existence, de la vie dans ce monde désormais fini et ouvert à tous les vents de l’esprit.

De par sa structure chronotopique, l’art donne aux humains le pouvoir de faire passer le temps réellement, concrètement. Un pouvoir de trans-formation, qui a aussi une mémoire (et un inconscient) : celle des formes, des figures, des images et des matières.

L’art a le pouvoir d’ouvrir le temps, dans la mémoire et dans l’oubli.

A propos Pascal Rousse

Je suis docteur en philosophie, professeur certifié d'arts plastiques en collège à Paris et chercheur indépendant. Mes recherches en philosophie de l'art portent sur le cinéaste soviétique Serguei M. Eisenstein, le montage et le modernisme.
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8 commentaires pour Écrire le temps

  1. sumski bog dit :

    Je ne connais pas Bela Tarr, je sais, c’est honteux, alors j’ai commandé « Damnation ».

  2. Basil dit :

    Je trouvais intéressant, Pascal, la mise en relation des deux vidéos de vos deux derniers articles (celle-ci et celle de David Lynch). Dans les deux cas, il y a une perte du sens entre les acteurs : le langage y est inutile. Deux formes du même chaos ?

    Sinon je me suis dit à la suite d’Eric que l’espace et le temps étaient bien mal occupés en ce monde. Que certains compteurs, ferait bien mieux de cesser de compter leur histoire à endormir les écribouilleurs de mauvais comptes. A se demander si à force de compter, à égrener le temps en attendant l’éternité, ces compteurs n’auraient pas camouflés des montons sous leurs numéros en guettant notre assoupissement. Si bien que parfois, la plume levée, fraichement tondu, je rêve d’écrire le temps. Mais à chaque fois c’est foutu, je m’endors déjà sur mes histoires qui ne sont pas vraiment les miennes. Des histoires de fous qui tentent d’inventer leurs bonheurs. Ah ! Ces derniers hommes sont si petits avec leurs gros appétits.

    Amicalement

    • Pascal Rousse dit :

      Cher Basil,

      Votre question est, pour moi, plus difficile qu’il n’y paraît !

      Je dirais qu’il y plusieurs zones de chaos. Il y a le Chaos « originaire », « primordial », comme on voudra ou pourra l’appeler, qui est comme une manifestation du sans-fond de l’être. Et puis, il y a les chaos qui ne sont que des retours partiels de celui-ci à travers la destruction périodique, partielle elle aussi, des « civilisations ». Ces petits moments chaotiques partiels apparaissent toujours comme des pertes de sens, au regard de cette perte de « civilisation ». Mais on pourrait dire que c’est justement une des grandes vertus de l’art, dont la multiplicité de formes est justement nécessaire pour cette raison, de rappeler à chaque fois la relation entre ces petits chaos et le grand Chaos, qui est condition du sens. L’art nous confronte, à chaque fois dans des formes adéquates à nos façons de percevoir et de penser, à ce Chaos primordial, cette indétermination qui est notre condition et que la « civilisation » aménage, mais nous cache aussi. Il est vrai que ces deux vidéos, l’art de ces deux cinéastes, dans des contextes différents (mais qui tendent peut-être à se rejoindre à cause de la « mondialisation »), touchent en moi ce même lieu. Voilà ce que je serais capable de dire maintenant après avoir pris un peu le temps de réfléchir à votre belle question.

      Bien amicalement

      • Basil dit :

        Souvent les mises en relation de deux concepts qui semblent opposées (ordre/chaos) ne sont pas évidentes, mais là comme vous les aviez mis cote à cote, cela m’a fait poser cette question. De mon point vue, la notion d’ordre dans le chaos, apparaît avec les attracteurs étranges dans la théorie du chaos.

        Le lien entre les deux vidéo, je le vois ici : La capture du « sens » dans un seul lieu vers une seule personne, comme c’est le cas dans ce prologue de Béla Tarr, entraine vers ce lieu le mouvement et le flux qui créent des contacts éphémères entre des « réalités si différentes » qu’elles renoncent à faire sens entre elles. Ces « réalités si différentes » ne sont pas décrites dans cet extrait de Béla Tarr, mais elles le sont dans le clip vidéo « crazy clown time » de David Lynch. Et dans le clip vidéo de ce dernier, la capture du sens n’est pas vraiment visible, je ne comprends pas ni comment ni pourquoi ces gens sont présents en ce lieu sauf pour la musique déversée par la télévision (Je ne suis pas allé plus loin dans ce clip, et je n’ai pas cherché à comprendre les paroles).

        Bien à vous

      • Pascal Rousse dit :

        Dans la vidéo de David Lynch, le chanteur, qui est David Lynch lui-même, fait le récit de ce que nous voyons : il parle du garçon (je n’ai pas pu entendre son nom) qui porte une chemise rouge, de Suzy qui enlève tout, etc. Mais il y a aussi des « spectateurs » : le garçon et la fille couchés tête contre tête qui semblent ivres ou sous drogue (dont les paroles sont inversées sur la piste sonore, comme dans Twin Peaks) et ceux qui sont assis sur des chaises et qui réagissent à la musique. Peut-être que le récit que nous entendons et voyons n’est que le délire de ceux qui sont couchés… Les personnages appartiennent à la mythologie littéraire, cinématographique et médiatique américaine. Mais, par l’insistance sur les matières de l’image, les lumières, le feu, la nuit, Lynch conduit ceux qui veulent bien le suivre à des dimensions autres, qui affleurent toujours derrière la banalité : la magie, le rituel, l’initiatique, le métaphysique…
        Le court métrage de Béla Tarr, cinéaste hongrois qui a réalisé des films sous le communisme et après, montre, comme l’annonce le titre, des visions de l’Europe et s’annonce comme prologue. Or, ce que nous voyons n’est rien d’autre qu’une soupe populaire ! Prologue de quoi ? Où sont, d’où viennent ces différentes visions de l’Europe dans ce film ? Il y a bien sûr une sombre ironie, un certain humour noir chez ce magyar… Mais cela soulève aussi bien des questions. Regardons par exemple tous ces visages, lisons cette liste de noms au générique de fin : tous les individus filmés y sont nommés sans exception. Donc, une seule file, mais déjà au moins trois positions dans l’espace filmique : les « bénéficiaires », la jeune fille qui les sert en nourriture terrestre, mais aussi d’un « céleste » sourire de gentillesse, et, troisièmement, la caméra. Déjà au moins trois visions de cette « nouvelle Europe » « post-communiste ». Sans parler de ce qui est celé par ces visages multiples et de la diversité des spectateurs que la caméra invite à voir.

        Dans les deux cas, le langage paraît en effet impuissant devant l’énigme de l’être. Pour moi, ces films montrent que le montage est capable de faire des images une véritable possibilité de remettre en cause la fonction de refoulement du langage, la façon dont le langage donné et appris est le plus généralement un mécanisme de recouvrement et d’esquive. Pour que le langage advienne vraiment à la parole et à la pensée, il lui faut sans doute être mis régulièrement au défi du réel par des images.

      • Basil dit :

        Ainsi, cher Pascal, la diversité de Béla Tarr se cachait dans le titre et sous les écorces des visages.
        Et l’attracteur de David Lynch donnant le sens du mouvement est la télévision fournissant la parole qui se réalise par des personnages mués mais en action. Les personnages inactif, couchés tête contre tête, parlant à l’envers, n’ont pas de place dans le texte de David Lynch, ils échappent au scénario. Ce sont les seuls autres personnages à parler mais cela ne produit pas de sens dans l’action à venir, ils parlent à contre temps.

        Les films de David Lynch ont toujours été un défi et leur trouver du sens reste un casse tête qui semble bien faire passer le temps et donne à parler.

        A bientôt.

  3. ericthuillier dit :

    Il y a quelque chose d’idéal dans la confiance. En le constatant je m’aperçois que c’est peut être ce qui manque le plus dans notre société malade. La confiance est ce qui me fait lire votre texte avec la certitude qu’il me concerne puisque c’est vous qui l’avez écrit et que je n’ai pas de doute sur la qualité de votre réflexion. Je lui dis au passage parce que cette idée me vient en vous lisant et que le «commentaire» devenu en quelques années, un mode d’expression à part entière, presque un nouveau genre littéraire, mérite d’être décliné dans toutes ses dimensions. Je le dis aussi, et je ne peux faire autrement ici qu’effleurer un immense sujet, parce qu’en ce temps de disparition des prêtres dont la fonction d’intercesseur mérite d’être observé en dehors de la pensée religieuse, il me semble que nous avons besoin de recomposer cette fonction sociale vitale (grâce à laquelle l’homme le plus commun accède au plus haut et par là même cesse d’être commun) en ayant les uns pour les autres, une fonction de prêtre, d’intercesseur vers la bible vivante du monde vivant. Les artistes sont sans doute nos nouveaux prêtres dans un contexte ou nos regards et nos paroles forment une sorte de sur-prêtrise de laquelle devrait pouvoir surgir, ici et là, pareilles à des bêtes sauvages qui sont comme paroles de la forêt, des éléments de réalité implacables… Bon…pardonnez… je laisse filer une pensée et je raconte n’importe quoi, revenons à ce qui m’amène, la découverte du mot chronotope .

    Tiens, me suis je dis, c’est le contraire du top chrono qui ne cesse de détruire la notion même de temps. J’ai lu dans le Monde d’hier que la bourse de je ne sais où avait pris une avance sérieuse sur ces concurrents en permettant aux traders de passer des ordres toutes les 37 mili-secondes. Depuis longtemps je pense que les atteintes au temps (pourtant apparemment inaccessible, s’écoulant quoi qu’il advienne) sont une atteinte à notre humanité qui a fait de la perception du temps un sens supplémentaire qui augmente tous les autres. Que l’art ait pour mission de nous donner ou nous rendre le temps et qu’à ce titre toutes ses authentiques productions puissent se nommer « chronotope », j’y souscris en même temps que je découvre dans ce terme un outil de classement bien utile pour mettre un peu d’ordre dans le fouillis des multiples contradictions qui composent nos vies.
    Dirigé par vous vers cette question des sens, découvrant que sous la formulation « écrire le temps », il y a aussi voir, sentir, toucher le temps, enrichissant au passage une expression comme «dans tous les sens du terme», il me paraît possible d’inscrire «écrire» au nombre des sens et çà change bien des perspectives. Je reviens à mon point de départ, la confiance vient éclairer quelque chose en nous en même temps qu’elle nous amplifie d’incertitude : nous ne pouvons prétendre connaître d’avance la forme de la lampe dont nous avons besoin.

    Bien amicalement à vous, et comme d’hab, phrases à ne pas prendre tout à fait au pied de la lettre ni tout à fait pour une simple fantaisie, mais quelque part entre les deux, plus près d’un pôle ou d’un autre, au choix du lecteur.

    • Pascal Rousse dit :

      Merci pour cette belle confiance, cher Eric, et surtout ces belles réflexions. Cela peut vraiment s’appeler un dialogue, ce qui est tout autre chose que se renvoyer bêtement la balle, bien sûr (et surtout la patate chaude) ! Nous sommes toujours d’ailleurs « avec » Bakhtine ici puisqu’il a aussi inventé l’idée d' »imagination dialogique ». Enfin, je m’émerveille que vous soyez amené à conclure sur une certaine tension entre confiance et incertitude en vous interrogeant sur la nature de la lampe qu’il nous faudrait ; car, cela me renvoie à une autre notion qui alimente mes réflexions : la mètis des anciens Grecs. À suivre…

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