Dialectique de l’art

« Maintenant, pour en revenir encore une fois à la centralité, je dirais ça autrement : au centre se trouve l’anthropos. Mais un être humain qui se trouve, pour un moment, très aliéné, exige qu’on lui donne une méthode pour se sortir de cette aliénation. Je crois déjà que l’art peut accomplir cette tâche, et, pour parler radicalement, qu’il ne reste aucune autre méthode que l’art. Je donnerais donc moi aussi le rôle central à l’art. » Joseph Beuys, Bâtissons une cathédrale, entretien entre Beuys, Kounellis, Kiefer et Cucchi, 1986.

La culture et la civilisation ne pensent pas. Elles ont été pensées, plus ou moins globalement, dans le sens où le double ensemble qu’elles forment est le dépôt, plus ou moins cohérent, d’un certain nombre d’efforts de mise en ordre du monde et des langages.

Quant à la philosophie, elle ne peut sortir de la clôture du discours. C’est sa grandeur, mais aussi sa limite.

L’art est l’intelligence pratique, technique, la mètis des Grecs, qui se pense elle-même par le faire (poïesis) : la poïétique, annoncée par Paul Valéry. L’art assure le retour de la sensibilité et de la signification à leur source commune, d’où surgit également la question de l’être et du sens. L’art construit la scène de l’expérience originaire.

Mais l’art n’est pas pour autant le lieu où tout est dans tout. C’est au contraire le geste radical qui ouvre l’écart, l’espace des confrontations, et qui permet à la pensée de ne pas se soumettre à l’enchaînement des concepts (le logos). Or, l’art n’est pas sans concepts ; la pratique artistique crée ses propres concepts sensibles, qui sont les formes signifiantes. En ce sens, l’art est la mise en tension des dimensions de l’imaginaire. Il implique éminemment le corps.

C’est la pensée de l’art qui rend possible de distinguer et de penser culture et civilisation, de les démêler, de révéler leur nécessaire polarité et d’opérer entre ces deux pôles de l’ordre symbolique des disjonctions et des déplacements libératoires. Ce qui nous fait croire qu’ils se confondent, ce ne sont pas seulement leurs synonymies dans les définitions des dictionnaires, c’est également qu’ils ont des objets communs, en lesquels ils se croisent ou se superposent. Mais il n’en reste pas moins que la civilisation est plutôt du côté de l’instrument, tandis que la culture l’est de son usage en vue de l’œuvre ; la civilisation définit les règles des mœurs, mais la culture est la capacité de jouer avec ces règles dans la vie, fût-ce par leur transgression.

La pratique artistique, on commence à le comprendre, n’est pas la médiation entre ces deux pôles, le passage linéaire de l’un à l’autre, mais l’exploration et l’enregistrement de leurs tensions. C’est aussi leur animation, la résistance active à la pétrification de l’ordre. Comme le dit Robert Filliou : « L’art est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art ». Je l’ai dit, l’art crée des chronotopes, qui peuvent être aussi bien des espaces de vie spirituelle, des utopies que des hétérotopies.

Cette possibilité est nouvelle et n’est demeurée qu’en puissance depuis la Renaissance. L’art, en effet, ne saurait plus être affaire de spécialistes, car il se tient au plus près de la source même de la condition humaine, pour en considérer l’horizon. C’est ainsi que la question même de la création artistique et de la vie qu’elle engage fait éclater sous nos yeux les impasses de la civilisation et les impostures de la « culture » présentes. On en arrive au point d’aberration où une sociologue peut parler d' »élite artiste » ! La stérilité du principe élitiste, contradictoire avec l’idée même de l’art dans la modernité, est proportionnelle au creusement vertigineux et suicidaire des inégalités sociales. La professionnalisation accrue des artistes entérine cette dangereuse normalisation oligarchique.

Culture et civilisation sont de l’ordre de la reproduction, de la répétition. La civilisation repose sur le refoulement des pulsions, voire leur répression, pour une mise en ordre qui draine et canalise les énergies humaines. La culture est sublimation et conservation. L’activité artistique permet la transformation, le déplacement, la remise en jeu, l’exploration de l’inconnu.

L’art délivre le sens enclot dans la matière, sa mémoire cosmique et anthropologique.

A propos Pascal Rousse

Je suis docteur en philosophie, professeur certifié d'arts plastiques en collège à Paris et chercheur indépendant. Mes recherches en philosophie de l'art portent sur le cinéaste soviétique Serguei M. Eisenstein, le montage et le modernisme.
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