Art et institution

J’ai proposé de distinguer entre culture et civilisation. Ce sont les questions que pose l’art aujourd’hui qui me conduisent à constater une confusion. Je dirais que c’est l’institutionnalisation présente de l’art qui en est la cause.

La situation qui prévaut en ce moment aboutit à un système intégré État-marché qui ne fait que se refléter dans la situation de « l’art contemporain ». Le devenir totalitaire du « néolibéralisme » se confirme dans son emprise institutionnelle croissante sur la création artistique. Celle-ci, dès lors, est menacée de stérilité, dans le ressassement. Un indice important en est le comportement et le mode de vie des principaux commissaires d’exposition. Plus rien ne les distingue de n’importe quel cadre international, faisant carrière entre le public et le privé, tantôt expert, conseiller, haut fonctionnaire, dirigeant d’entreprise ou de fondation, voire ministre…

Jusque dans les années 90 du XXe siècle, on pouvait encore jouir des restes d’une création contemporaine dont les principes furent élaborés par les artistes eux-mêmes. C’est pourquoi, j’ai longtemps résisté à l’idée d’un « nouvel académisme », tellement ceux qui l’agitèrent au départ ne savaient pas de quoi ils parlaient. Mais ce terme paraît aujourd’hui approprié à la situation, car il existe maintenant de réelles analogies entre le XIXe siècle et le passage du XXe au XXIe siècle. On constate une même tendance à l’éclectisme sans principes et à la reproduction institutionnelle au détriment de la pensée et de l’invention.

Les demi-habiles répondront qu’en réalité cet apparent bloc institutionnel État-marché est divisé. À cela il convient de rétorquer sans plus de détours qu’il en allait de même dans les deux grands régimes totalitaires historiques, l’hitlérisme et le stalinisme. En effet, les clans, les chapelles et les égos se soutiennent en rivalisant pour le contrôle interne du système. Ils en renforcent ainsi l’opacité. Le crime organisé, la maffia, sont également divisés et sont d’autant plus difficiles à éradiquer. Tant que la logique interne d’un système n’est pas déconstruite et ainsi mise en évidence, il se perpétue.

Quoi qu’il en soit, nous sommes bien face à une institutionnalisation de l’art qui est maintenant parvenue à produire ses artistes officiels. Je les appelle des manipulateurs de signes, par opposition aux plasticiens. Mais, qu’on ne s’y trompe pas : les artistes conceptuels étaient des plasticiens. J’entends plasticiens au sens large, des praticiens dont la pensée est ancrée dans l’art, non dans les médias de masses. Ce qui n’empêche pas les plasticiens d’utiliser à leur guise le langage des médias.

Mais les manipulateurs de signes ont renversé le rapport : c’est le monde des médias qui est devenu leur ancrage, non l’art. Ils se réclament en général d’une mixture de pop art et d’art conceptuel, passée à la moulinette des professionnels de la « communication » qui les soutiennent. Mais Andy Warhol, lui, quelles que furent ses ambiguïtés, était bien un plasticien : il avait l’initiative et appartenait entièrement à la scène artistique. C’est lui qui détenait le pouvoir symbolique, non ses collectionneurs ou les autres professionnels du « monde de l’art ».

Maintenant, le pouvoir symbolique se confond avec la spéculation informationnelle et financière, ce qui revient au même. On appellera ça « l’économie de la connaissance », ce qui promet des effets sans doute aussi funestes que le « matérialisme dialectique ». Mais, il ne faut jamais oublier qu’en dépit des fantasmes paranoïaques qu’il suscite, nul système ne coïncide jamais avec le réel. Il serait ainsi vain de croire pouvoir départager les « bons », « vrais », « authentiques » artistes hors du système d’avec les « mauvais », « faux », etc., qui seraient tous ceux inclus dans le système.

La question est plutôt celle de la reconstruction de principes et de critères permettant d’exercer un jugement artistique autonome et que chacun puisse inventer par soi-même les voies de l’art, où qu’il se trouve.

A propos Pascal Rousse

Je suis docteur en philosophie, professeur certifié d'arts plastiques en collège à Paris et chercheur indépendant. Mes recherches en philosophie de l'art portent sur le cinéaste soviétique Serguei M. Eisenstein, le montage et le modernisme.
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