Le don de vivre

Gerhard Richter, Crâne, 1983

On ne gagne pas sa vie. On gagne des moyens de vivre, comme de l’argent ou du crédit dans la société. On gagne un prix, une compétition.

Nous apprenons que ceux qui seraient les « maîtres de nos vies » ne savent pas ce qu’ils font. C’est normal, ils ne sont pas même les maîtres de leur propre, pauvre existence. Ils se sont eux-mêmes réduits à une fonction en échange du pouvoir. Pouvoir de rien, de consommer en détruisant des existences, auxquelles ils ont renoncé à comprendre quoi que ce soit. Ils ont perdu leur vie en croyant la gagner, forcément aux dépens des autres.

Ma vie, je ne la dois pas à un employeur, à une fonction, une appartenance. Mais à mon épouse, mon enfant, mes amis, ma famille, moi-même et tous les êtres humains. Je n’ai pas à la gagner. C’est un don : celui de donner en retour. L’amitié, l’amour, est le grand art. Tout le reste est vanité…

Gerhard Richter, Confrontation 1, série « Baader-Meinhof », 1988

A propos Pascal Rousse

Je suis docteur en philosophie, professeur certifié d'arts plastiques en collège à Paris et chercheur indépendant. Mes recherches en philosophie de l'art portent sur le cinéaste soviétique Serguei M. Eisenstein, le montage et le modernisme.
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9 commentaires pour Le don de vivre

  1. Juste quelques mots, cher Pascal. Le sujet est trop gros, gros comme la vie et vous faites bien d’en parler quand même, il faut le faire sans cesse car ce don de la vie nous est âprement discuté, pas seulement par « les maîtres de nos vies » que vous citez, mais par une foule de circonstances qui posent sur elle un brouillard épais en attendant de l’enduire d’un vernis étanche et dur comme la pierre. Circonstances complexes et trompeuses qui savent puiser en nous même de quoi nous boucher la vue. Ce qui fait que même si on ne gagne pas sa vie, on doit lutter pour ne pas perdre de vue que c’est un don, un don que la société nous enjoint de revendre au meilleur prix avec des arguments tels qu’il n’est guère possible d’y échapper. Une lutte qu’il faut gagner, plus ou moins partiellement. Il faut quand même gagner, reprendre, défendre le don de vivre.

    • Pascal Rousse dit :

      Oui, cher Éric. La vie est un don, donc un droit, mais pas un dû : la nature, comme ceux qui s’y soumettent sous les noms d’ordre, de dogme, d’absolu, de nécessité ou de destin, nous le contestent sans relâche. Il faut bien lutter pour le don de vivre, en effet. C’est là ce que certains appellent le négatif.

  2. Catherine dit :

    Pas mieux (même si je n’arrive pas à donner à tous les êtres humains et ne le voudrais pas ! ).

    • Pascal Rousse dit :

      Bien sûr, chère Catherine, on ne le peux pas. Mais il me paraît pourtant capital de reconnaître ce que je dois à toute l’espèce humaine, dans l’espace comme dans le temps. Sans quoi, je ne puis être vraiment pour (cet)te autre que je connais déjà et je ne pourrai encore moins être pour qui je ne connais pas encore.

      • Catherine dit :

        Doit-on aux « maîtres de nos vies » ? (Je n’appelle pas au massacre, en même temps, note bien.) Et celui qui vit dans un carton leur doit-il ? Où pourra-t-il connaître l’amour et l’amitié ?

      • Pascal Rousse dit :

        C’est la question ! Ce qui me frappe, c’est que tous ceux qui se prétendent « maîtres » de la vie des autres prétendent ne rien devoir à ceux qu’ils dominent et donc oppriment. C’est ainsi, en dernier ressort qu’ils peuvent « justifier » leur domination (jusqu’à s’estimer d’une « race supérieure » ou les seuls véritablement « humains »). Même si c’est très difficile, voire impossible, à concevoir, je pense ainsi leur devoir quelque chose du don de vivre seulement en ce qu’ils sont humains. Quand on se bat pour la libération, l’émancipation, la transformation du monde, jusqu’au prix de notre vie et de celle de l’ennemi, ce ne peut être qu’en suspendant notre jugement sur ceux qui seraient « dignes » ou « indignes » de ce combat. Quand les communistes d’URSS, par exemple, ont perdu de vue ce problème éthique fondamental, ils sont entrés eux-mêmes dans une politique d’extermination.

      • Je vous suis entièrement dans votre réponse à Catherine. On ne peut contester à aucun homme sa qualité d’homme, même et ce n’est pas facile à un bourreau nazi. Sans cette idée, toute action est périlleuse, risque d’entraîner trop loin. On lit souvent sur les listes d’ingrédients des produits alimentaires que des traces de ceci ou cela sont possibles. Dans les ingrédients qui compose un homme toutes les traces sont possibles et on ne sait pas quel soleil ou quelle pluie peuvent les faire germer. Ce n’est pas du relativisme, çà n’empêche pas un engagement radical et une lutte féroce, si nous en avons les moyens, contre ceux qui ont offert un terrain favorable aux virus qui détruisent l’humanité, mais ces virus viennent de l’humanité et chacun d’entre nous aussi. Nous avons toujours un ancêtre commun avec l’ignoble, il est de notre famille.

  3. c’est exactement cela pour moi! Superbe! Bravo!

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