Anri Sala au Centre Beaubourg

« …il faut continuer, je ne peux pas continuer, il faut continuer, je vais donc continuer. » Samuel Beckett

L’exposition d’Anri Sala au Centre Beaubourg s’est achevée le 6 août. Je n’ai pu écrire plus tôt à ce propos et je le regrette pour ceux qui ne l’auront pas vue. On peut s’en faire une idée à travers ce dossier de presse qui comporte un plan et une vue de la maquette, les habituelles informations catalographiques, ainsi qu’un entretien avec l’artiste et des extraits du catalogue. À voir également cet ensemble de vidéos, qui présente l’artiste et l’exposition.

Mais je crois que ça vaut tout de même la peine de l’aborder ici, comme un bon exemple de ce que l’art contemporain peut avoir de meilleur, y compris dans un cadre institutionnel. Certains aspects de l’exposition, souvent les mêmes, ont déjà été abordés dans des textes que je donne en lien ci-dessous. Je n’y reviendrai donc pas.

Je mentionne tout de suite un unique défaut de scénographie, qui s’est avéré très gênant : il y avait plusieurs poufs permettant de s’asseoir comme au cinéma pour regarder les images. Or, on ne peut faire vraiment l’expérience de cette exposition que debout et tout invitait à se rapprocher des écrans pour sentir les images. L’épreuve physique fait partie intégrante de l’art d’aujourd’hui. Mais, las ! La plupart des visiteurs se précipite pour s’affaler sur les poufs et certains n’hésitent pas à réprimander, voire pousser, qui ose s’interposer entre leur petit moi et ce qu’ils prennent pour un spectacle. Ensuite, ils se lèvent dévotement pour aller s’asseoir devant l’écran suivant. Je ne peux évidemment pas croire que ce soit la volonté de l’artiste…

À mes yeux, l’important dans cette œuvre, c’est l’architectonique acoustique. Il s’agit en effet d’une mise en scène à parcourir, en se laissant guider par le son et les images. Des constructions sculpturales supportent des écrans et entrent en résonance avec l’espace qui les accueille, son architecture et sa relation à la ville, médiatisée par la baie vitrée sur laquelle Anri Sala a disposé un verre travaillé au feu, qui se déforme en une sorte de loupe, à côté d’une boîte à musique fixée dessus. La concavité ainsi formée permet de manier la manivelle. C’est aussi une façon poétique de faire apparaître le pan de verre et de perturber sa fonction purement visuelle par l’ouïe et le toucher.

Anri Sala entretient une relation défiante au langage verbal, ce qui le conduit à une relation critique à la narration et au cinéma. Sa première œuvre, Intervista. Finding the words, 1998, déjà très remarquable, en témoigne :

La spatialisation du son et l’architecture sont alors des moyens de déconstruire la narration pour reconstruire un autre mode d’articulation par l’espace. Par-delà toute signification univoque, le sens se déploie dans cette ouverture à l’expérience du spectateur, où les sons, les images, les mouvements et les lieux, mais aussi les affects, se répondent polyphoniquement, sans se synchroniser. Anri Sala applique ainsi les propositions du manifeste d’Eisenstein (co-signé par Poudovkine et Alexandrov) : « L’avenir du film sonore », 1928. Le cinéaste recommandait d’utiliser le plus possible les possibilités techniques de disjonction de l’image et du son, et même des couleurs, au cinéma, en vue de susciter un « contrepoint audiovisuel ».

Je tente maintenant de reconstituer de mémoire la composition de la double boucle que constitue la succession des séquences cinématiques, d’un écran à l’autre. Je la décris comme un candide qui découvre l’œuvre et ne connaît pas d’avance les références qu’elle contient.

Sur l’écran II, face à l’entrée, on peut voir la main d’un chef d’orchestre donner le signal du commencement d’une répétition. On joue la symphonie Pathétique de Tchaïkovski. Puis une jeune femme, vêtue de noir, aux cheveux bruns tirés en arrière, marche dans la rue. Elle fredonne le même air. Elle arrive à un carrefour, où plusieurs personnes attendent les unes derrière les autres en silence jusqu’au bord du trottoir. On les voit s’élancer l’une après l’autre, ainsi que la jeune femme, pour traverser la rue en courant, tandis que d’autres font de même depuis le trottoir d’en face. Une vieille dame, la dernière, choisira en revanche de marcher. Cela ressemble à une performance filmée.

Ensuite, écran III, nous retrouvons la jeune femme toujours marchant et fredonnant. Son visage en gros plan est très intense et beau, d’autant plus que le dispositif permet de se rapprocher au plus près des écrans, qui touchent le sol. On peut ainsi ressentir toutes les nuances de ses émotions.

Écran IV : un jeune homme, brun aux yeux noirs, joue de la batterie face à la paroi concave d’un dôme désaffecté. Il joue très fort, le visage fermé. La paroi amplifie et réverbère le son. À côté de lui une autre jeune femme l’interroge désespérément, tandis qu’il joue sans lui répondre. On devine qu’il s’agit d’une rupture et qu’il n’y a plus rien à dire.

Écran V : nous retrouvons la jeune femme qui marche et fredonne dans la ville.

Écran I : Seule, la jeune femme traverse en courant un vaste espace, une route à plusieurs voies. Elle court à perdre haleine, puis croise un jeune homme, portant un bonnet, tout aussi essoufflé qu’elle tout à l’heure. Il s’arrête devant elle pour reprendre son souffle, la regarde par intermittence. Elle le regarde, mi étonnée, mi affectueuse. Il s’en va. Elle repart en courant et traverse un grand carrefour. Elle traverse un square. Puis, à la nuit tombante, un jeune homme est assis sur un banc entre les arbres, tête baissée. L’écran vire au rouge.

Écran II : des branches d’arbre dessinent une forme qui ressemblent à une lettre (un R ?). L’écran vire également au rouge tandis que la forme devient quasi abstraite avant de disparaître.

Tous les écrans se colorent et passent du rouge au violet et au bleu.

Puis, la projection reprend, cette fois simultanément entre les écrans III et V. On entend le son d’une boîte à musique jouant Should I stay or should I go des Clash. Sur le premier apparaît la façade en mosaïques de couleurs vives d’un bâtiment public typique du modernisme des années 30-50. Au premier plan, une bande perforée d’orgue de barbarie se plie lentement. Sur le second écran, des femmes nettoient les gradins d’un monument. Un homme apparaît à l’écran III, portant une boîte d’où sort une manivelle qu’il fait tourner en marchant : on reconnaît l’air des Clash. Passant à l’écran IV, il rejoint le bâtiment public qui semble abandonné, accompagné d’une femme. Simultanément, l’écran V montre différentes personnes qui tentent de faire passer des cartes perforées sur un vieil orgue de barbarie, aux pieds des marches que l’on voyait nettoyer auparavant. Ces morceaux de bande perforée sont autant de parties de Shoud I stay or Shoud I go. Petit à petit, chacun cherche, comme sur la boîte à musique, la bonne vitesse avec la manivelle pour rendre audible et intelligible la musique en lui trouvant le bon tempo. C’est le montage du film qui va enfin reconstituer le morceau entier et ainsi accomplir la réparation du tissu du temps qui est aussi le tissu du monde, selon la belle image du regretté Chris Marker. Lorsque le morceau entier devient audible, on voit un jeune homme de dos, face à une barre de logements, jongler avec un ballon sur la tête.

La projection reprend à l’écran I. Nous y retrouvons la jeune femme qui marche et fredonne toujours, tandis que les musiciens de l’orchestre entrent dans la salle de répétition et prennent place. Un homme massif, brun, barbu et chevelu arrive d’un couloir latéral, entre dans la salle et vient se placer devant l’orchestre. Le silence se fait : c’est le chef d’orchestre. En même temps à l’écran II, des personnes marchent sur une voie de chemin de fer, dont la jeune fille. Au fond, on reconnaît la ville. Tout à coup des coups de feux claquent au loin et chacun se baisse instinctivement en s’appuyant sur un genoux. Là, on comprend : il y a des snipers et c’est Sarajevo pendant le siège de 1992-95. La jeune femme est une musicienne qui tente de rejoindre son orchestre, ce fameux orchestre qui n’a pas cessé de jouer pendant tout le siège et dont plusieurs musiciens ont été fauchés par une balle.

Enfin, on retrouve à l’écran II la main du chef d’orchestre : la boucle est bouclée et, en même temps, recommence. Mais le retour est aussi un retournement, un chiasme. On peut évidemment penser à la fameuse analyse de la ritournelle par Gilles Deleuze : la musique comme ritournelle est une façon de tracer autour de soi comme un cercle magique pour tenir l’hostilité du monde à distance et maîtriser ses émotions. Traverser le temps.

L’articulation du temps et de l’espace, dans cette exposition, se fait par l’ensemble des mouvements qui se croisent et se composent : déplacements des spectateurs, du son, succession des séquences sur des écrans différents. À cela répond le mouvement cinématographique : les êtres, les sons et la musique. Ce mode d’articulation, la capacité donnée au regardeur de renouer le sens avec ses propres affects, de recomposer un réel fragmenté par la violence est métaphorisée par l’orgue de barbarie au Mexique (le titre de cette séquence indique en effet qu’elle a lieu sur la place des Trois Cultures de Mexico).

Les plans cinématographiques sont d’une grande beauté, très rigoureux mais très intenses. Il est ainsi important de noter que la facture des images ne s’inscrit pas dans l’art vidéo, mais relève du cinéma.

L’ensemble de l’exposition forme donc un montage spatial complexe, jouant de la possibilité qu’offre l’architecture de répartir des fragments et de les articuler selon un ordre alternatif à celui du discours. Un ordre qui n’impose pas, mais dispose, qui n’exclut pas, mais intègre.

anri-sala-en-sons-et-images-au-centre-georges-pompidou

Petite-et-grande-musique-d-Anri-Sala-au-Centre-Pompidou,1176167.html

anri-sala-paris-centre-pompidou

7724.html

anri-sala-if-music-could-talk

anri-sala-au-centre-pompidou-video-2012-05-14.asp

Anri-Sala-au-Centre-Pompidou

anri-sala

A propos Pascal Rousse

Je suis docteur en philosophie, professeur certifié d'arts plastiques en collège à Paris et chercheur indépendant. Mes recherches en philosophie de l'art portent sur le cinéaste soviétique Serguei M. Eisenstein, le montage et le modernisme.
Cet article, publié dans Art, Cinématographe, Pensée artistique, est tagué , , , , , , , , , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

4 commentaires pour Anri Sala au Centre Beaubourg

  1. Chazy Dominique dit :

    Je lis ton essai en écoutant le nouveau Cat Power et là je me dis que la vie est belle entourée d’artistes;
    L expo d Anri Sala a marqué mon esprit mais je ne pourrai transcrire ce qu’elle m ‘a offerte qu’à travers le prisme d’une couleur ou d’une serie de dessins donc je me repaîs de la finesse de ton analyse.
    A bientôt Pascal
    Dominique

  2. ericthuillier dit :

    Comme c’est vous qui le proposez, j’ai profité de votre article pour essayer de découvrir Anri Sala. Je ne peux évidemment pas en juger sans avoir vu une exposition qui sollicite plusieurs sens, qui ne se donne pas spontanément mais demande une approche un peu semblable à celle d’une œuvre musicale, inaccessible sans prendre le temps de l’écouter complètement. Et de même qu’il est impossible de se faire une idée du Sacre du Printemps en lisant son synopsis et tous les ouvrages sur Stravinsky, il n’est pas possible de préjuger de l’effet produit par cette expo après avoir lu votre dossier et ses liens, extrêmement utile par ailleurs pour au moins connaître le nom de cet artiste.

    Cependant je ne peux vous cacher que je reste dubitatif devant ce genre de production. Ce mot de production qui me vient et non d’œuvre d’art est déjà un indication sur mes doutes . Pour autant je n’ai pas envie d’esquiver simplement la question en disant çà ne m’intéresse pas, parce que çà m’intéresse de savoir que çà vous intéresse. Comme vous l’écrivez dans une réponse à Bazil, l’art est une nécessité anthropologique et çà m’intéresse, çà m’intéresse bougrement même de comprendre pourquoi cette nécessité est à la fois relativement présente dans notre société et si peu nourricière pour la plupart de nos contemporains. Or je suis convaincu que cette nourriture est indispensable à la survie de l’humanité. Pas des hommes, il s’en passeront très bien, comme les mouches s’en passent, l’humanité c’est autre chose. Elle a besoin de poésie (c’est un mot que j’emploie pour désigner l’ensemble de nos relations à la profondeur et la profondeur elle même) beaucoup plus que de croissance.

    J’ai lu le dossier de presse et le trouve chargée d’une prose qui manque d’inspiration. Il me semble que lorsque cette « nécessité anthropologique » gonfle les tissus matériels et immatériels d’un être, il doit s’en échapper autre chose que des considérations sur la technique narrative. La narration de quoi ? On a l’impression qu’une œuvre pourrait narrer n’importe quoi du moment qu’elle perturbe la narration. Je me souviens avoir assisté à la conférence d’un artiste qui n’a pas dit une fois pourquoi il faisait ce qu’il faisait mais à démontré, qu’en dépit des apparences, il était le premier à le faire.

    J’essaie de dire vite, je manque de temps et ne veux pas non plus abuser du votre, et vraiment n’affirme rien. Juste quelques impressions que ma bonne volonté pour entrer dans les « installations » ne parvient pas à dissiper. D’abord je tique quand j’apprends qu’un artiste a fait une école artistique. Je crains un formatage aussi dommageable que celui que produit les écoles de journalisme.
    Ensuite j’ai un peu de mal avec ce large recours à la vidéo (ce qui n’empêche pas que j’en ai regardé d’Ulla Rousse que j’ai trouvé très prenantes), et un art qui nous refile une couche supplémentaire d’écrans, parce que tout de même les écrans… J’ai aussi du mal avec le besoin systématique d’aller chercher de la matière aux quatre coins du monde quand il y a tant à découvrir sur un centimètre carré de peau ou dans un millimètre cube de conscience ou de rêve.
    Bien sûr un artiste est libre, il puise où bon lui semble mais enfin je trouve qu’il puise un peu beaucoup dans des éléments en accord avec le mode de vie de la jet-set. Ce sont d’ailleurs des membres de cette dernière qui les collectionnent.
    Plus largement l’ensemble de ses techniques, celles de la conception comme de la diffusion des œuvres, m’apparaît ainsi que le font d’autres techniques, un moyen de confiscation d’un domaine plus que de mise à disposition du plus grand nombre. Cela dit, je connais très peu, (tout de même sensible à Sophie Calle et Ernest Pignon Ernest) et je tiens à vous redire (car mes remarques sont âpres) que ces impressions ne sont pas des jugements, que je n’ai pas de doute à priori sur la sincérité de l’artiste dont vous parlez et encore moins sur celle de votre intérêt pour lui.

    Bien à vous. Eric.

    • Pascal Rousse dit :

      Cher Éric,

      Merci pour ces réflexions et ces questions indéniablement légitimes, car elles touchent au nerf principal de l’existence de l’art aujourd’hui. Tellement que je vais surtout vous répondre sur le fond par un nouvel « aphorisme » que tout les lecteurs assidus, qui ne vont pas forcément jusqu’à parcourir les commentaires, pourront ainsi lire et, je l’espère, discuter.

      Juste une précision ici. Je suis conscient que l’œuvre que je présente est des moins évidentes. Mais elle est d’autant plus significative que l’artiste est, comme vous le dites fort justement, des plus sincères. Je dirais même sérieux, ce qui n’est effectivement pas si courant ! Mais il faut bien se dire que ce n’est pas non plus un modèle, car les formes artistiques sont aujourd’hui d’une telle diversité qu’il n’y a plus guère d’étalon de ce qui pourrait ou devrait constituer la règle. Ainsi, les pratiques « traditionnelles », comme la peinture, la gravure, le dessin, la sculpture en taille directe ont toujours droit de cité, mais il est vrai qu’elles sont souvent moins visibles. Je suis donc d’accord que l’on privilégie indûment les nouvelles techniques, mais je voulais tout de même présenter cet artiste que j’aime beaucoup et qui est un bon exemple, selon moi, que l’on peut aussi faire des œuvre d’une grande portée dans ce type de médium. Mais il est vrai aussi que ce type d’œuvre pose le problème de leur accessibilité puisqu’on ne peut en faire l’expérience que sur place et qu’il est rare qu’un musée d’art moderne décide de les maintenir exposées en permanence, ce qui est fort dommage…

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s