Quelques réflexions autour de l’œuvre d’art contemporain

Piranese, Via Appia Ardeatina, 1756

Le commentaire d’Éric Thuillier, à propos de mon précédent texte sur Anri Sala, m’a fort inspiré. Je réponds donc par un nouveau texte, plus général.

L’œuvre d’art n’est plus une totalité close sur elle-même. Mais elle sollicite le désir de totalité en présentant un ensemble structuré, architectonique, de fragments. Comme une ruine.

Depuis l’art moderne, en effet, surtout avec Dada et le futurisme russe, l’art ne repose plus de façon évidente sur un ordre symbolique qui s’impose à tous et que l’artiste partagerait. Ce qui fascine, dans l’art de la Renaissance, c’est la tension féconde entre un ordre commun de la représentation et la marge d’interprétation (comme en musique) de cet ordre conquise par les artistes (dans le sillage de l’humanisme), sans rupture. Ainsi, plusieurs niveaux d’accès à l’œuvre sont possibles, sans solution de continuité, sur la base d’un langage commun. Il y a autant de niveaux de réalité différents d’un même monde qui sont donnés à éprouver avec sérénité.

Mais, cette tension sans rupture impliquait une confiance commune, une croyance, dans l’horizon humaniste d’une cité harmonieuse, par-delà les drames de l’histoire. Jusque là, donc, l’œuvre se présentait comme un monde plein et pleinement présent, un gage de la grande promesse de réconciliation. Le spectateur pouvait y accéder immédiatement à partir des émotions les plus simples (ainsi le peuple d’Italie acclamait-il dans la rue les chefs d’œuvre qu’on allait placer dans les églises) et, moyennant une disposition à la contemplation, accueillir le symbole en soi-même dans toute sa profondeur.

Giorgione, La tempête, 1507-1508

Ce n’est plus possible aujourd’hui. La possibilité même d’un ordre symbolique est brisée, irrémédiablement à mon sens. Ainsi, chacun est-il livré quasi nu à une quête hasardeuse, épuisante et dangereuse de la vérité, au milieu d’un monde qui n’est plus qu’un champ de ruines et de déchets. Je ne crois pas que la fonction de l’art puisse nous en guérir ou seulement nous en consoler.

Toute œuvre contemporaine véridique témoigne de l’expérience personnelle que l’artiste aura fait de cette errance inévitable et ne peut en témoigner qu’en proposant au spectateur une configuration dans laquelle il accomplira un parcours équivalent pour lui-même.

C’est pour cette raison qu’il est très rarement possible d’accéder à l’émotion de façon immédiate dans l’art d’aujourd’hui. Pourtant, toute œuvre véridique se constitue sur une sorte de langage des affects, qui est la trame sous-jacente aux émotions et aux sentiments.

Ainsi, toute œuvre contemporaine est-elle structurée comme les ruines d’un labyrinthe, à peine perceptible en tant que tel, mais dont l’architectonique est éprouvée à mesure que l’on consent à s’y perdre et que l’on approche du centre irreprésentable et innommable, en soi-même.

Monnaies crétoises

Il est juste de dire que la plupart des œuvres ont aujourd’hui l’aspect d’une production, sinon d’un produit. Mais cela me semble également inévitable, en général. Cette époque est dominée par l’obsession de la production. Or, l’art, même quand il est fortement imprégné d’une relation radicale à la transcendance, à la pensée utopique, n’en reçoit pas moins, sur les plans de la forme et de la matière, la marque de son temps. Notre sensibilité historique nous le fait souvent oublier, en nous procurant la capacité de nous rendre contemporains d’œuvres d’un passé révolu et de régions que nous n’avons jamais foulées nous-mêmes.

Mais je crois que c’est une loi de l’artistique. L’œuvre d’art est tendue vers l’intemporel et peut témoigner de l’humain par-delà la disparition de son origine. Mais elle en a enregistré dans sa matérialité et sa structure, son écriture, les traces caractéristiques. C’est même d’en être certains qui nous rend si précieuses les œuvres du passé et nous rendent odieux comme des meurtriers ceux qui en décrètent la destruction. Cette sensibilité aux traces du passé, plus large et plastique que la tradition, est spécifiquement moderne.

Il est certain qu’aujourd’hui, justement parce que la culture même est l’expression du souci productif, la matérialité de l’œuvre prend plus d’importance. Mais sa spiritualité n’en existe pas moins dans ses replis, justement parce qu’elle a à se préserver d’un contact immédiat avec l’état de choses régnant. C’est ainsi que l’art, s’il ne console pas, résiste en tout cas au pouvoir qui manipule les peurs rampantes des masses aveugles.

Ainsi, le spectateur-artiste doit-il consentir à s’engager dans les ruines du labyrinthe à ses risques et périls, s’il veut vivre l’expérience de l’œuvre. Heureux est-il lorsqu’une Gradiva lui montre le chemin par sa marche dansante !

A propos Pascal Rousse

Je suis docteur en philosophie, professeur certifié d'arts plastiques en collège à Paris et chercheur indépendant. Mes recherches en philosophie de l'art portent sur le cinéaste soviétique Serguei M. Eisenstein, le montage et le modernisme.
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6 commentaires pour Quelques réflexions autour de l’œuvre d’art contemporain

  1. joelle mesnil dit :

    Je viens de lire vos échanges, à Eric et à toi.(Comme tu sais je n’ai pas abandonné mon travail sur La désymbolisation dans la culture contemporaine qui était le sujet de ma thèse)…Je suis surprise de ta définition de l’ordre symbolique, comme « l’institution d’un rapport définitif à la vérité qui doit s’imposer à tous ». Car il me semble que lorsqu’on parle d’ordre symbolique, il est bien davantage question d’une idée directrice, toujours en négatif, à l’horizon, que d’un corpus positif de prescriptions pour tous. Dans ordre symbolique, il me semble que le mot « ordre » renvoie à une transcendance fondatrice bien plus qu’ à l’idée de quelque repression que ce soit. Nous aurons l’occasion de parler de cela (aujourd’hui je suis un peu limitée en temps). J’ai aussi regardé la gradiva et j’ai été fascinée. Peu à peu, en regardant se sont superposées plusieurs images, certaines du film de Tarkowski, Nostalgia et celles qui me venaient il y a bien longtemps, quand j’écoutais la musique que Pierre Henry a composée à partir du livre des morts tibétains…

    • Pascal Rousse dit :

      Il me paraît difficile d’échapper aujourd’hui aux connotations répressives de la notion d’ordre. Aussi Cassirer, par exemple, emploie-t-il les termes de « forme symbolique » et de « fonction symbolique », plus ouverts. Personnellement, je les reprends à mon compte et j’emploie aussi plus volontiers les notions d’organisation, construction ou articulation, que je rassemble dans l’idée d’architectonique. Elle contient l’arkhè, donc la transcendance fondatrice, mais aussi la tektonikè, c’est-à-dire la capacité humaine de construire à partir de là. Le symbolique n’implique pas seulement un donné originaire, me semble-t-il, mais aussi l’activité créatrice et réflexive de la spontanéité humaine.

      Je suis bien content que tu aies apprécié Gradiva qui est pour moi une petite merveille cinématographique et poétique.

  2. Basil dit :

    Chers Pascal et Eric

    Sans attendre la fin de votre excellente discussion, que je ne voudrai pourtant pas perturber, juste une petite remarque ou deux. Peut être que cette nécessite anthropologique de l’art est moins celle de se nourrir d’œuvres que de retrouver les gestes de premières nécessites, pour les faire advenir en retrouvant son souffle et du sens ? La sensibilité aux œuvres est certainement liée à l’expérience que chacun peut faire de la vie où peut être plutôt de la non-vie.

    Il est « curieux », Eric, que vous soyez sensible au pas de la Gradiva sans l’être de celui que nous fait faire Anri Sala. Car sauf erreur, le fond est très voisin. Mais cependant, comme je vous suivais en écoutant Ernest Pignon-Ernest dans son « A voix nue », je vous invite à écouter les 7 dernières minutes de la 5ème émission. Il éclaire peut être d’une autre manière votre ressenti face à l’exposition de Anri Sala. http://www.pignon-ernest.com/p/ecouter.php

    Sinon, de mon coté de l’écran, les aphorismes de Pascal ainsi que les œuvres présentées ici m’inspirent souvent. Je ne sais pas si je suis vraiment sensible à ces œuvres modernes, mais en tout cas, je suis surpris de voir qu’elles engendrent parfois chez moi des nouvelles associations, métaphores… curieuse façon d’être travaillé.

    Bien à vous

    • Pascal Rousse dit :

      Cher Frederic,

      Merci beaucoup pour votre lecture toujours attentive et imaginative !

      Oui, je pense que les enjeux artistiques résident dans le faire et dans un retour sur soi de l’être humain dans son intelligence technique primordiale (la mètis des Grecs), qui est aussi bien celle des chasseurs-cueilleurs, que des pêcheurs, des paysans, des guerriers, des constructeurs, des poètes et des artistes. Ceux-ci se chargent justement de réfléchir sur le sens de cette intelligence particulière, qui est aussi la ruse et le pouvoir d’explorer l’inconnu (ce qui implique la prudence, la circonspection), en inventant des instruments à cet effet. L’artiste réfléchit sur le sens existentiel, cognitif et ontologique des gestes et des formes techniques, du pouvoir humain de révéler dans la matière des formes en puissance que la nature n’a pas le pouvoir d’achever ou de faire surgir.

  3. ericthuillier dit :

    Cher Pascal,

    Juste quelques mots : je crois nous aurons l’occasion de prolonger cette conversation. Très impressionné par votre texte et les clarifications qu’il apporte. Je n’ai évidement pas la prétention de le discuter point par point mais il me permet de pointer quelques désaccords dont je crains qu’ils soient révélateur d’un refus de ma part d’entrer corps et âme dans la modernité. Un retrait que je me plais volontiers à assimiler à de la sagesse et n’est peut être qu’illusions sur les atours de la liberté.
    Vous dites que la destruction d’un ordre symbolique commun est sans retour et en le disant vous m’aidez à comprendre à quel point je fonctionne sur une idée contraire, celle d’un besoin de refonder un ordre symbolique largement partageable. Je ne suis pas sûr que cette idée explique mes réticences envers l’art contemporain mais il est certain que j’inscris, sans pouvoir vraiment la définir, la fonction de l’art dans cette œuvre de refondation. Au demeurant vous parlez vous même de «nécessité anthropologique» de l’art et il me semble qu’en elle même cette nécessité est fondatrice d’un ordre symbolique.
    Ma crainte est que sans un organe mental (un parmi d’autres) commun aux hommes, l’éclatement, la ruine comme vous le dites finissent par détruire l’art en le cantonnant au sein d’une sphère très étroite d’initiés contribuant par sa superbe à priver d’art la majorité des hommes, c’est à dire à les priver d’eux mêmes, les rende de plus en plus dangereux, prédateurs sans limite. Là je dis vraiment trop vite, ce n’est qu’une amorce…
    En tout cas grand merci pour ce que vous dites et pour cette vidéo de la Gradiva dansante. C’est magnifique et l’émotion, dans ce cas, est tout de suite là.

    • Pascal Rousse dit :

      Cher Éric,

      Ce que j’appelle ordre symbolique, c’est l’institution d’un rapport définitif à la vérité qui doit s’imposer à tous, en principe pour l’éternité. Autrement dit, d’un certain rapport à la vérité qui est un moment dans le temps, on forme un espace symbolique et concret immuable, où culture et civilisation forment une totalité censée refléter fidèlement l’ordre de l’univers et commander à l’intégralité de l’existence humaine. C’est cela que je crois désormais impossible. Dostoïevski, peut suspect de modernisme, en a fait le diagnostic dans la « Légende du Grand Inquisiteur » : le désir d’ordre se heurte à la liberté humaine et au sens de l’infini qu’elle implique, il ne peut que l’écraser désormais.

      L’important, ici, c’est donc le mot ordre. Car du symbolique, bien sûr, il y en a toujours même à l’état sauvage ! Il ne s’agit pas à mes yeux de se résigner à l’insignifiance et au nihilisme. Mais la question est de savoir ce que l’on peut inventer à la place de l’ordre pour que vive la fonction symbolique ? Je dirais provisoirement que ce sera plutôt comme un réseau de « constellations ». C’est un peu ce que j’entends par architectonique : une structure ouverte à dimensions multiples. Je crois que c’est justement l’art qui permet de l’explorer, le penser et le construire.

      Or, les moyens artistiques sont aujourd’hui quasi illimités. Et il faut accorder une égale valeur artistique à une chose apparemment aussi modeste qu’une gravure de Ulla Rousse qu’à une installation d’Anri Sala. Ce sont pour moi deux formes « extrêmes » d’une quête commune, qui prend des voies différentes. Quand on regarde de près une telle gravure et que l’on entre dans le monde auquel elle invite, l’expérience peut en être aussi complexe et profonde… Il est vrai que les artistes comme Ulla ont préservé une capacité à émouvoir plus immédiate. Mais ils sont rarissimes et je crois qu’il faut compter avec tous les bons artistes, même ceux qui sont, disons, plus « cérébraux ». Donc, si Anri Sala est aussi nécessaire, il ne faut pas croire que l’on perd quelque chose à ne pas l’avoir vu ou à ne pas « communier » avec lui : les nourritures spirituelles dont nous avons besoin et qui nous conviennent peuvent très bien se trouver ailleurs. Je le donne comme exemple, non comme étalon.

      Cela implique enfin qu’il n’y a pas de hiérarchie entre les artistes, ce qui est une des bonnes nouvelles de ce que le symbolique ne se trouve plus dans un ordre. Voyez la passion d’un Rimbaud ou d’un Breton pour des formes artistiques méprisées par les instances officielles de la culture en leur temps !

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