Le temps d’écrire le temps

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« Il n’y a aucune possibilité pour qu’un changement perceptible ait lieu pendant la durée de notre existence. Nous sommes des morts. Notre seule vie réelle est dans l’avenir. Nous prendrons part à cet avenir sous forme de poignée de poussière et d’esquille d’os. Mais à quelle distance de nous peut être ce futur, il est impossible de le savoir. Ce peut être un millier d’années. Actuellement, rien n’est possible, sauf d’étendre petit à petit la surface du jugement sain. Nous ne pouvons agir de concert. Nous pouvons seulement diffuser nos connaissances d’individu à individu, de génération en génération. En face de la Police de la Pensée, il n’y a pas d’autre voie.« 

Georges Orwell, 1984, publié en 1949

Oui, je relis en ce moment ce roman prophétique. Prophétique, car il s’agit moins de décrire une synthèse des divers totalitarismes passés du XXe siècle que d’en anticiper l’extension au monde entier. Celle-ci est toujours en cours de réalisation, cela devient chaque jours plus évident.

Déjà, en 1945, alors que la victoire militaire était acquise sur les puissances de l’Axe, Jaques Ellul annonçait qu’Hitler avait atteint son objectif majeur : instaurer en règle de vie collective la mobilisation générale permanente. Il y voyait trois caractéristiques principales : l’intrication de l’État, du militarisme et de l’économie (ou ce que l’on appelle aujourd’hui technoscience), le renoncement à la liberté pour une confiance aveugle en l’État (technocratie et bureaucratie) et la captation des forces spirituelles de l’être humain (et non seulement de la « libido ») au service de fins matérielles (propagande). Jacques Ellul semblait croire que les États-Unis faisaient exception à cet étatisme généralisé, mais la relativisait déjà en ajoutant que cela n’était que pour servir les intérêts capitalistes. Nous savons aujourd’hui que l’État joue également un rôle fondamental dans ce que nous appelons néolibéralisme : seuls les gogos et les menteurs invoquent encore la « main invisible ».

Orwell, lui, englobe le continent américain dans Océania, où l’action de 1984 a lieu, avec Londres pour capitale. Il ne se fait ainsi guère d’illusions sur les supposées vertus du libéralisme en face du totalitarisme. Il a parfaitement compris, comme Jacques Ellul, son vrai contemporain, mais en allant jusqu’au bout (il faut dire qu’il connait le monde anglo-saxon de l’intérieur), l’inéluctable puissance de contamination du principe totalitaire de la mobilisation totale. Ce qui est frappant, c’est que l’instrument majeur de contrôle et de propagande n’est rien d’autre que la télévision, appelée « télécran » dans le roman. Car rien de permet d’affirmer que Big Brother existe en personne : il ne se présente à tous, comme ses ennemis, que comme une figure qui apparaît et disparaît à l’écran. Le pouvoir tangible est exercé par le Parti : l’Angsoc, diminutif en novlangue de Socialisme anglais.

Scène d'ouverture du film 1984 par Michael Radford, sorti en 1984

Scène d’ouverture du film 1984 par Michael Radford, sorti en… 1984

Presque vingt ans plus tard, en 1967, apparaît l’improbable série télévisée conçue et interprétée par Patrick Mc Goohan, The Prisoner. Jamais la fulgurance dialectique de Guy Debord n’aura été si pertinente : « Le vrai est un moment du faux ». En effet, les responsables d’une chaîne régionale écossaise, ATV Midlands acceptèrent de donner carte blanche à Patrick Mc Goohan, fort de son succès percutant dans la série Danger Man, produite par la même chaîne. Le résultat sera un chef d’œuvre, dont la portée artistique, philosophique et politique égale, voire surpasse le Contr’Un de La Boétie. L’un de ses apports majeurs tient notamment au décor du Village, qui n’a plus rien de la pesanteur crasseuse d’Océania, mais ressemble en tout point à une « base de loisirs » d’aujourd’hui : chacun peut jouir de tous les agréments que le Village propose, à condition de s’en remettre entièrement au N°2 et à ses sbires, sans songer à s’en aller.

Ce polyptyque cinématique, pour les enseignements que l’individu peut en tirer pour sa conduite dans l’existence, est à mettre à côté de Montaigne, Jean-Jacques Rousseau, Kierkegaard, Nietzsche, Dostoïevski, Merleau-Ponty, mais aussi de Marx, Bakounine, Eisenstein, Jean-Luc Godard ou Peter Watkins.

The Prisonner, dernier épisode (17), scène du procès

The Prisoner, dernier épisode (17), scène du procès qui oppose le N°6 aux représentants de la société

Et, surtout, en l’occurrence, de Georges Orwell.

Or, la description du caractère implacable des processus d’oppression, de contrôle, mais aussi du conformisme qui les étaye, paraît de nature à faire céder les esprits libres au désespoir, voire au cynisme, sans parler d’abdication. Je crois au contraire qu’elle nous délivre deux enseignements immémoriaux sous des formes adaptées à nos sensibilités historiquement situées. D’abord les humbles, qu’Orwell appelle encore « prolétaires » dans 1984, font toujours de nécessité vertu, comme le dira aussi Pierre Bourdieu, mais c’est comme la cendre sous laquelle la braise insurrectionnelle se préserve. C’est aussi, pour l’individu, cela qu’il doit se connaître lui-même, d’un décentrement primordial et irréductible qui est la source, à jamais inconnue de nous-mêmes, de toute authentique liberté. Celle-ci nous est toujours dévoilée par l’amitié et l’amour, qui nous ouvrent, en un moment d’arrachement au fantasme de l’Un, à l’espace-temps du messianique dans lequel l’art nous guide. Walter Benjamin en fut sans doute le premier témoin de notre temps.

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A propos Pascal Rousse

Je suis docteur en philosophie, professeur certifié d'arts plastiques en collège à Paris et chercheur indépendant. Mes recherches en philosophie de l'art portent sur le cinéaste soviétique Serguei M. Eisenstein, le montage et le modernisme.
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