Notes sur Le Prisonnier : par-delà 1984

Winston Smith dans le film 1984 par Michael Radford

Winston Smith dans le film 1984 par Michael Radford

J’ai revu l’intégralité de la série Le Prisonnier de Patrick Mac Goohan. Je reviens ainsi sur la comparaison que j’en ai esquissée avec le roman de Georges Orwell : 1984.

Il y a un certain nombre de points en commun et de différences significatives qu’il peut être intéressant de souligner.

D’abord, les deux œuvres montrent comment le désir de bonheur des individus peut se convertir en souci pour la sécurité, par peur de la souffrance inhérente à la condition humaine. La sécurité est ici conçue, d’abord, comme confort garanti. C’est la mise à disposition permanente de toutes les commodités techniquement disponibles : « all mod cons » disent les britanniques. Ensuite, c’est la protection contre l’autre, toujours suspect : conception sécuritaire de la sécurité. Derrière l’apparente sagesse de ceux qui consentent à tenir leur existence à l’intérieur des limites imposées par l’état des choses, se cache une « peur abjecte » (comme le fait dire Godard à la prostituée dans Sauve qui peut (la vie)) de l’existence comme ouverture à l’indéterminé.

Cette lâcheté fondamentale conduit beaucoup d’individus à s’en remettre à une instance « protectrice » parce que jugée supérieure et vice versa. Cette instance étendra sa « protection » à tous et le sujet de la sécurité devient alors « la société », à laquelle les individus préfèrent sacrifier leur souveraineté en échange de leur intégration à cette enveloppe protectrice. Toutes les violences de cette instance seront alors justifiées par « l’intérêt supérieur » de « la société ».

Il y a bien sûr d’autres conceptions, socialistes, de la société, mais ce n’est pas le sujet ici.

Dans 1984, l’instance supérieure, c’est « le Parti » personnifié par Big Brother. Dans l’interprétation cinématographique pour la BBC de Nigel Kneale, l’image de Big Brother est toujours fixe, silencieuse et remplit l’écran, comme une icône (tandis que l’ennemi, Goldstein, parle et gesticule comme un tribun). La relation dévotionnelle au pouvoir est mise en évidence : un transfert s’est opéré de Dieu au pouvoir en soi, qui est le résultat pervers de la sécularisation. « DIEU, C’EST LE POUVOIR » écrit Winston Smith, déjà brisé. Dès lors, l’individu est livré au pouvoir nu d’un État policier, qui ressemble fort à une République selon Platon, dont les « gardiens » ou « bergers » auraient jeté les masques de toute justification métaphysique. Le pouvoir, c’est la sécurité de l’oligarchie, nécessairement acquise et maintenue aux dépens des autres. Le renoncement de l’individu à sa souveraineté le livre sans défense au pouvoir nu.

Au Village, où le Prisonnier N°6 est retenu, le rapport au pouvoir est devenu plus complexe. Les « habitants » du village y sont détenus sous le prétexte qu’ils auraient des secrets à livrer. C’est une allégorie du principe de la dette par laquelle l’instance supérieure énerve par avance les velléités de résistance en justifiant la coercition et la répression par une culpabilité fondamentale, inhérente à l’être. Celui-ci est par avance coupable d’exister et ne peut se racheter qu’en se donnant lui-même, corps et âme entiers, à « la société ». Par-delà les rationalisations, c’est le même principe moral qui justifie le prêt à intérêt et finit par produire des effets analogues. C’est précisément ce que le N°6 refuse de reconnaître : il estime ne rien devoir à cette « société » et encore moins au pouvoir. Il réfute avec constance l’aiguillon de la dette/culpabilité. Il n’est donc nullement reconnaissant, contrairement à la plupart des résidents du Village, de la sécurité infantilisante que cet enfermement est censé procurer.

Il est intéressant de noter que le contexte politique de la série est celui de la coexistence pacifique pendant la guerre froide. À la question « de quel côté êtes-vous ? », le Prisonnier n’obtient jamais de réponse. Dans les tentatives d’évasion où il parvient (provisoirement ou illusoirement) à sortir du Village, il est généralement confronté à des agents des services auxquels il appartenait lui-même. Rien n’indique jamais s’ils sont des « taupes » ou si les services occidentaux collaborent avec ceux des pays communistes. Le Village lui-même a une facture occidentale et pourrait se situer sur la côte du Maroc, selon un des épisodes. Il n’y a en réalité plus de différence entre le camp « libéral » et le camp « collectiviste ». Cela résonne avec ce que Guy Debord appelle « le spectaculaire intégré » dans La société du spectacle. Notons que ce livre est sorti en même temps que la série, en 1967. Patrick Mac Goohan ne l’a vraisemblablement pas lu : le parallélisme n’en est que plus frappant.

De même, au Village, les techniques de coercition et de manipulation mentale s’allient avec l’hédonisme typique de la société de consommation. Ce n’est plus la logique limpide du pouvoir nu de 1984 qui prévaut dans un état de guerre et d’exception permanent. Pourquoi ? Le pouvoir se serait-il adouci avec le temps ? L’idéal ascétique du Parti, sans autre objet que le pouvoir pour le pouvoir, aurait-il quelque part trouvé ses limites ? Les prolétaires se seraient-ils enfin soulevés, obligeant l’oligarchie à changer de stratégie et de moyens ? Winston et Julia ont été brisés sans retour et ils seront bientôt physiquement éliminés.

Or, au Village, on continue de briser et d’éliminer physiquement certains individus. Mais le N°6 est à la fois trop précieux et trop aguerri pour être brisé : même son « point de rupture » psychique échappe aux N°2 successifs qui cherchent sans succès à percer son secret en se heurtant au secret de son être. Voilà qui faisait de lui un excellent agent secret ! Winston et Julia ont vécus l’élan romantique de la révolte, quand on brave l’autorité sans se soucier des conséquences. Mais ils étaient vaincus d’avance : purs produits et employés du Parti, ils ne disposaient pas des ressources intérieures, du niveau de conscience qui leur aurait permis de résister jusqu’au bout. D’où le caractère romantique, assez puéril et vain de leur révolte. Ce que Orwell voulait justement donner à penser. 1984 est en effet le bilan d’une pensée politique particulièrement conséquente.

1984 de Nigel Kneale : Winston et Julia prennent le thé dans leur nid d'amour qu'ils croient secret...

1984 de Nigel Kneale, 1956 : Winston et Julia prennent le café dans leur nid d’amour qu’ils croient secret…

Le N°6, en revanche, est hautement conscient de ses capacités, de ce que ses qualités doivent à une valeur personnelle qu’il s’est forgée depuis longtemps. Son automobile, la fameuse Lotus 7, en est le symbole : il en connaît les moindres boulons car il l’a entièrement construite de ses propres mains, dit-il. Bien sûr, il a bénéficié d’une éducation, ce à quoi le N°2 de l’avant dernier épisode tente de le ramener à travers une habile mise en scène en huit clos, inspirée de la psychanalyse. Ou plutôt de son détournement behaviouriste. Mais le N°6 se souvient aussi qu’il a dû se défendre contre le dressage pour rester auprès de lui-même. Il se fait une haute idée, sinon de la liberté (Patrick Mac Goohan la qualifie de « mythe »), du moins de l’autonomie personnelle.

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Mais ni le Prisonnier, ni Patrick Mac Goohan ne sont des « libertariens » ! Le héros d’Ayn Rand dans The Fountainhead, pratique ce qu’elle appelait « l’égoïsme rationnel », fondé sur l’intérêt individuel comme seule valeur. Il méprise les masses comme les femmes. C’est une sorte de pseudo surhomme, inspiré d’une lecture simpliste de Nietzsche. Il défend sa conception des choses devant un tribunal en s’appuyant sur le sophisme typique de l’ultra-libéralisme : c’est de l’égoïsme de tous et surtout des « meilleurs » que le bien découle comme un bénéfice secondaire. Par là, on justifie aussi bien l’esclavage. Le finale du film de King Vidor (sur un scénario d’Ayn Rand) est fort ridicule : on y voit la belle se hisser au sommet de la gigantesque tour en construction, où l’attend le « surhomme » dans un halo de lumière.

Pourquoi l’attitude et les techniques du pouvoir ont-elles changé ? Même s’il y en a encore peu, il y a des individus comme le N°6 qui ne renoncent jamais, comme le disent de lui les autorités. On ne les brisera pas comme Winston Smith. Georges Orwell a publié 1984 en 1949, en se souvenant des procès de Moscou. Patrick Mac Goohan a écrit et réalisé Le Prisonnier en 1967, alors que la dissidence russe faisait irruption sur la scène mondiale avec Andreï Sakharov, précisément depuis 1966.

Le N°6 est en effet un dissident : il défend son autonomie contre le formatage et la coercition, pour lui-même comme pour les autres. Il se fait une haute idée de l’être humain et de ses droits inaliénables. Cet idéal vaut pour tous à ses yeux, qu’ils le « méritent » ou non en apparence. On le voit souvent prendre des risques avec et pour les autres dans les différents épisodes. Contrairement au « libertarien », qui défend son intérêt contre les autres (le bel « idéal » !) et se croit exceptionnel, il ne croit pas qu’en lui-même et attend toujours de tous les autres qu’ils comprennent et agissent enfin. Il agit en fonction du principe d’espérance. Il y a un bien commun possible et donné à tous. Il se bat de toutes ses forces pour sa réalisation : c’est un libertaire, ou anarchiste.

Notons rapidement pour finir un certain nombre de points sur lesquels Le Prisonnier se révèle prophétique et demeure plus que jamais actuel.

De l’intérieur d’une situation de non liberté ou de fausse liberté, où l’on cherche à convaincre les individus de renoncer à leur personne et même à leur humanité au nom de la sécurité, des dissidents contraignent le pouvoir à composer, à ruser et à renoncer à les détruire à cause de la valeur que ces individus représentent pour la société elle-même. Le pouvoir est pris dans la contradiction et le déni, ce qui le conduit à raffiner ses techniques et à en changer sans cesse. C’est le jeu du chat et de la souris, auquel il est fait allusion dans l’épisode 8, Danse de mort, où le prisonnier est trahi par un chat qui le suit partout.

Nous voyons ainsi défiler au fil des 17 épisodes un impressionnant catalogue de tous les jeux de dupes, techniques de manipulation mentale, de surveillance et de contrôle qui se sont largement développées depuis.

Avant Michel Foucault (Surveiller et punir date de 1975) et Stanley Kubrick (Orange Mécanique, date de 1971, le roman éponyme d’Antony Burgess de 1962), Patrick Mac Goohan met admirablement en scène le panoptique (voir, en France, la petite Roquette) dans sa forme technologiquement achevée. C’est déjà un véritable système de vidéosurveillance. D’autre part, comme dans 1984, la diffusion de messages sonores et visuels est permanente, dispensée par des appareils qu’il est impossible d’éteindre, omniprésents dans l’espace « public » comme « privé » (cette distinction n’ayant plus guère de sens ici). Là, ce sont les techniques de la publicité qui reviennent à leur origine en y apportant des perfectionnements appréciables. En effet, pour les publicitaires, comme pour les tenants de régimes autoritaires et totalitaires, la liberté de conscience n’existe pas.

Ce faisant, il montre aussi que le pouvoir n’est plus une instance unie et monolithique, mais qu’il se constitue d’une multitude d’instances technocratiques et bureaucratiques, publiques ou/et privées, incorporées par des individus et des petits groupes ayant chacun leur logique pratique et leurs intérêts propres, pas toujours facile à articuler (Michel Foucault les appelle des dispositifs). On voit à plusieurs reprises tel N°2 mis en échec par défaut de « management ».

Or, là aussi Patrick Mac Goohan a anticipé sur l’état de choses que nous connaissons : le « management » est aujourd’hui la figure clé de la théorie et de la pratique du pouvoir, comme coordination des différents dispositifs qui le constituent en un ensemble. La plupart des N°2 ressemblent effectivement à ces « managers » plus ou moins « gourous » qui assurent aujourd’hui le fonctionnement des sociétés de contrôle (cf. Foucault et Deleuze), où le privé et le public interfèrent, voire se mêlent. Du reste, on peut se demander si le Village est dirigé par un ou des États, par une entreprise privée, ou tout ça à la fois.

Enfin, la question lancinante de l’identité du N°1 pose le problème de la figure ultime du pouvoir et de son lieu.

Dans 1984, Big Brother n’est en réalité qu’une image sur un écran, une icône séculière qui se substitue à celle du Christ. Nous savons qu’il n’existe pas : seule dirige effectivement l’oligarchie des membres du Parti. Tiens, ça ressemble à la commission européenne doublée du conseil des premiers ministres… passons.

Au Village, le N°2 est le « manager » qui représente les intérêts de ses supérieurs et exécute leurs volontés. Le N°1 demeure invisible. Au dernier épisode, il apparaît sous la forme d’une grotesque tour de contrôle dans un souterrain dont le pilote, affublé d’un habit frappé du numéro 1, se révèle être le double du N°6 sous un masque de singe ! Souterrain, double : voilà qui rappelle Dostoïevski. Mais Patrick Mc Goohan a expliqué ce choix à la manière de La Boétie : le pouvoir ne tire sa force que de ce qu’il y a d’obscur en chacun de nous. Mais c’est aussi dire qu’il n’y a pas de N°1. Certains l’on vu dans le personnage du domestique nain : le maître suprême déguisé en serviteur. Mais on peut tout aussi bien en conclure qu’il est une allégorie dans l’esprit de La Boétie : le fondement du pouvoir, c’est la servitude volontaire.

Personnellement, sans rejeter l’explication éthique de Patrick Mac Goohan, je pense que l’explication doit aller plus loin : le pouvoir est effectivement vide, sans corps et sans lieu. L’instance supérieure unique n’existe pas. Or, cela me renvoie à un philosophe politique de plus en plus célébré comme le penseur le plus éminent de la démocratie contre le totalitarisme, celui qui aurait tout compris : Claude Lefort. Pour lui, l’évidement du pouvoir fonde la démocratie et le maintien de ce vide en garantit la perpétuation, contre toute « tentation totalitaire », dont le but serait de remplir ce lieu vide, d’une façon ou d’une autre.

Est-il besoin d’en dire plus pour comprendre que cette brillante trouvaille théorique est entièrement réfutée par la pensée de Georges Orwell dans 1984 et surtout de l’œuvre de Patrick Mac Goohan, Le Prisonnier ? Dans 1984, le corps du pouvoir a disparu et l’oligarchie brille par sa discrétion : elle se tient autour du lieu, sans doute sous prétexte d’en préserver le vide… Dans Le Prisonnier, le pouvoir n’a même plus de lieu : tout n’est que mise en scène, le N°1 n’est rien, le vide est partout. Chacun est renvoyé à soi-même, c’est-à-dire à son isolement, mais n’en subit pas moins un pouvoir fort peu démocratique. Dans les deux cas, le vide est bien là mais la démocratie ne s’en est que mieux volatilisée. C’est bien ce qui se passe aujourd’hui.

Bonjour chez vous !

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A propos Pascal Rousse

Je suis docteur en philosophie, professeur certifié d'arts plastiques en collège à Paris et chercheur indépendant. Mes recherches en philosophie de l'art portent sur le cinéaste soviétique Serguei M. Eisenstein, le montage et le modernisme.
Cet article, publié dans Actualités et politique, Art, Cinématographe, Pensée artistique, Philosophie, est tagué , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

9 commentaires pour Notes sur Le Prisonnier : par-delà 1984

  1. A reblogué ceci sur Patrick Solereet a ajouté:
    Le mois du re-blog

    Je me suis amusé à lire vos blogs en entier et y découvert des pépites, je vous propose de les faire (re)découvrir ainsi que vos nouveautés.

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  2. David dit :

    Au sujet de « la paranoïa qui surveille », et du « principe d’espérance »…
    Dans l’épisode 10, « Le marteau et l’enclume » ( Hammer into Anvil ), le numéro6 – déjà averti de la structure psychique de ses geôliers et autres harceleurs, et bien conscient qu’ils ne sont que des pions interchangeables qui se rêvent en maîtres de la partie – oppose sur le tatami avec une « malice » tout à fait délectable sa supposée faiblesse à leur supposée force… On connaît le résultat.
    Il suffisait de tendre un miroir à la caméra, et un marteau aux oreilles fascinées par leur propre écoute…
    Comme dans Le dernier des six de George Lacombe ( film dans lequel le véritable criminel se cachait « parmi les morts », comme chez A. Christie ), le sur-vivant – car le Numéro 6, même en état d’infériorité apparente, prisonnier et sans soutien, est bel et bien « libre » et vivant !, en tout cas un numéro très singulier -, « le vivant », disais-je, finit par triompher de la mort, de ses manipulations abjectes, recouvre au final sa légitimité à regarder en face cette mort, la vraie criminelle , qui s’évertuait dans d’innombrables faux-semblants à l’accuser – lui, le vivant.
    Enfin démasquée, ne pouvant plus recourir à l’habituelle mobilisation des troupes – doutant de ses propres éléments -, « la mort qui surveille » se laisse convaincre que seule la violence peut la sauver, asseoir une bonne fois pour toute son autorité : elle découvre alors, peut-être pour la première fois, tant son déni était abyssal et sa perversion triomphante, son visage véritable.
    Démasquée à ses propres yeux.
    Dans la grimace et les pleurs, elle en redeviendrait presque humaine à rejoindre ainsi ses propres victimes, à « se confondre » dans la douleur et l’incertitude…

    Bonjour Pascal.

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  3. David dit :

    Heureux, pour ma part, de constater que des individus continuent à risquer leur intimité – plus que jamais un bien très précieux -, en poursuivant leur travail de déchiffrage pour le plus grand nombre… Je vous recommande vivement L’œil absolu de Wajcman : vous y trouverez une matière qui par certains aspects, trois ans avant Snowden, rejoint votre analyse.
    Pour le reste…
    L’effet « Tempest » et autres foudres technologiques s’abattront très vite sur ce si légitime sentiment de sécurité, auquel nous aspirons tous autant que nous sommes – faussement distillé par une surveillance qui chante -, le jour où nous réaliserons que c’est notre « liberté », ce qu’il en reste, qui est visée en premier lieu. Les maîtres-surveilleurs sauront nous le rappeler en temps voulu : notre intimité s’émiettera en intimidations diverses…
    Et la nanotechnologie sécuritaire sera comme une puce indomptable sur le dos des grands fauves « culturels » qui faisaient jusqu’alors, dans nos sociétés, le meilleur de notre art ; et de leur présent trébuchant notre avenir glorieux… Grands fauves mais aussi hommes de pouvoir choisissant la justice contre leurs propres intérêts ( qui ont permis l’Histoire de ce pays ), damnés irréductibles, défenseurs des moins armés – des sans soutiens -, avocats, syndicats, ils seront nombreux, artistes suffocant dans l’atmosphère raréfiée de leur cave ou simples adolescents fiévreux et spontanés… Le bâillon est déjà là à préparer sa colle : il y en aura un pour tout le monde, un linceul pour chaque voix discordante, un mur de béton et de ferraille pour barrer toutes les sentes du possible. « Hors de notre papier peint, point de salut ! », raillera en tournant, toupie, le vinyle d’un pouvoir pervers et maquillé, et celui en « bruit blanc » de la servitude volontaire… Comme hier, le charme opère : « C’est pour votre bien ! ». Comme hier les candidats affluent pour exécuter les ordres, pour exécuter… et régler leurs grands comptes avec leurs petits prochains sous les tôles protectrices d’une époque, en attendant la suivante… Et de quoi mieux s’habiller.
    Terrassé par l’infiniment petit et paranoïaque, petit et paranoïaque lui-même sera l’avenir des générations futures – fruits de nos peurs, pourries jusqu’au « contrôle total »… Avec vers de toutes les couleurs pour La Worms Battle. La paranoïa surveille et rend paranoïaque. Il est à craindre que ceux qui ont été suspectés à tort ou à raison, et à travers nos murs, suspecteront à leur tour sans plus de discernement. On entre vite en totalitarisme avec ce genre de procédés… Sans parler du zèle à surveiller l’autre quand on a soi-même beaucoup à se reprocher.
    Les petites mains qui se croient au bout de très longs bras ; les regards étriqués qui ont beau ciller, paupières et barreaux de velours pour seule excuse… cette éclipse de la raison qui n’a pas même les vertus de la folie… Ce petit monde participe aujourd’hui à l’anéantissement de toute volonté créatrice, de tout échappement critique, de toute « erreur » évolutive, de toute vitalité ; c’est-à-dire contribue à la mise à mort de l’expérience d’une pensée, ou de l’inverse… Ces marionnettes font de leurs cheveux implantés les fils tressés du suicide à venir : celui d’une société qui s’imagine qu’elle n’a plus à grandir – pendue à son irrépressible envie de punir, parfois au hasard et pour l’exemple, et de préférence les êtres singuliers ; qui estime profitable, tant qu’elle se croit à l’abri sur la poutre, entre l’isolant réflecteur au-dessus de sa tête et le sol de verre, trois mètres plus bas, d’enlever, par un mécanisme de poulies très élaboré, et d’un coup sec, d’enlever, donc, le tabouret de bois sous les pieds de nos « poètes »*. Déjà eux-mêmes bien tailladés et nervurés avant l’heure…
    *Oui, il est bien question de nos enfants, des générations futures…
    Deux violences extraordinaires, spectaculaires, s’opposent et s’intervertissent en ce début de millénaire : la première, qui martyrise chair et esprit et pour qui la mort, répandue aux quatre coins de la planète, ne semble plus avoir de « mystère » ; une autre, enfin, celle qui nous interroge dans ce billet, qui a une trouille bleue de la vie, qui voudrait tant percer tous ses secrets. Pour ces deux-là nous sommes au mieux « des âmes mortes » prises entre deux feux… Car c’est ainsi qu’ils nous voient : le prix du sacrifice.
    C’est ainsi que je les vois : la fin de notre « humanité ».
    Et partant de là, le constat établi, essayer de les raisonner ?

    Bonjour Pascal.

    ( Ce commentaire a été écrit le 15 (14?) et posté le 16 mais il semblerait que seuls mes hackers jolis aient eu l’occasion de le lire… Je le re-poste, avec trois ou quatre phrases de plus, sans exclure l’éventualité d’un problème technique, ce qui peut toujours arriver en ce bas monde 😉 )

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    • Pascal Rousse dit :

      Merci David ! Voilà une belle philippique bien nitzschéenne comme je les aime ! Oui, je partage ce pessimisme : il paraît inutile de raisonner les malcomprenants quels qu’ils soient. Mais pour autant, le principe d’espérance, celui là même qui me semble animer le Prisonnier envers et contre tout, est dès lors notre plus précieuse vertu ! Je crois sentir exactement au même point que vous le degré de pourrissement inouï (mais prophétisé par Nietzsche) de ce monde des « derniers hommes ». Comme le voyait aussi Derrida, nous approchons dangereusement à nouveau, et peut-être plus encore que jamais, du seuil du monstrueux, de l’abjection inimaginable (par définition). Mais justement là qu’il faut échapper à la fascination du gouffre et ne surtout pas regarder Méduse en face.

      Bien amicalement

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  4. David dit :

    Votre analyse est éclairante ( dans le sens fort ) : pour qui se perd à essayer de comprendre, pour qui se retrouve après avoir tant cherché à se perdre… pour qui lutte contre ceux qui veulent sa perte, pour qui fait la paix avec « soi-même », lui-même; pour qui – tout en se perdant – a retrouvé et les mots et le Monde, et les images qui s’y r-attachent… Pour un homme sauvé par ses ennemis, pour un « ami-en-soi » rejeté, qui se croyait plus fort que lui-même, et qui redécouvre l' »heureuse » complexité d’être, sans les parois confortables du labyrinthe qu’il s’était construit de toutes pièces… Le sur-veilleur de lui-même, confronté à la sur-et-mal-veillance d’autrui… Un homme qui s’accepte enfin comme « homme » dans un park de dépeçage.
    Salut Pascal.

    Etage41

    ( Ma compagne me donne à lire L’OEIL absolu, de Gérard Wajcman ( Denoël, janvier 2010 ). Suite au prochain épisode…)

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    • Pascal Rousse dit :

      Heureux de vous retrouver !

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      • David dit :

        Heureux, pour ma part, de constater que des individus continuent de risquer leur intimité – plus que jamais un bien très précieux -, en poursuivant leur travail de déchiffrage pour le plus grand nombre… Je vous recommande vivement L’œil absolu de Wajcman : vous y trouverez une matière qui par certains aspects, trois ans avant Snowden, rejoint votre analyse.
        Pour le reste…
        L’effet « Tempest » et autres foudres technologiques s’abattront très vite sur ce si légitime sentiment de sécurité, auquel nous aspirons tous autant que nous sommes – faussement distillé par une surveillance qui chante -, le jour où nous réaliserons que c’est notre « liberté », ce qu’il en reste, qui est visée en premier lieu. Les maîtres-surveilleurs sauront nous le rappeler en temps voulu : notre intimité s’émiettera en intimidations diverses…
        Et la nanotechnologie sécuritaire sera comme une puce indomptable sur le dos des grands fauves « culturels » qui faisaient jusqu’alors, dans nos sociétés, le meilleur de notre art ; et de leur présent trébuchant notre avenir glorieux… Hommes de pouvoir, aussi, choisissant la justice contre leurs propres intérêts ( qui ont permis l’Histoire de ce pays ), damnés irréductibles, simples adolescents fiévreux et spontanés : le bâillon est déjà là à préparer sa colle …
        Terrassé par l’infiniment petit et paranoïaque, petit et paranoïaque lui-même sera l’avenir des générations futures – fruits de nos peurs, pourries jusqu’au « contrôle total »… Avec vers de toutes les couleurs pour La Worms Battle. La paranoïa surveille et rend paranoïaque. Il est à craindre que ceux qui ont été suspectés à tort ou à raison, et à travers nos murs, suspecteront à leur tour sans plus de discernement. On entre vite en totalitarisme avec ce genre de procédés… Sans parler du zèle à surveiller l’autre quand on a soi-même beaucoup à se reprocher.
        Les petites mains qui se croient au bout de très longs bras ; les regards étriqués qui ont beau ciller, paupières et barreaux de velours pour seule excuse… cette éclipse de la raison qui n’a pas même les vertus de la folie… Ce petit monde participe aujourd’hui à l’anéantissement de toute volonté créatrice, de tout échappement critique, de toute « erreur » évolutive, de toute vitalité ; c’est-à-dire contribue à la mise à mort de l’expérience d’une pensée, ou de l’inverse… Ces marionnettes font de leurs cheveux implantés les fils tressés du suicide à venir : celui d’une société qui s’imagine qu’elle n’a plus à grandir – pendue à son irrépressible envie de punir, parfois au hasard et pour l’exemple, et de préférence les êtres singuliers ; qui estime profitable, tant qu’elle se croit à l’abri sur la poutre, entre l’isolant réflecteur au-dessus de sa tête et le sol de verre, trois mètres plus bas, d’enlever, par un mécanisme de poulies très élaboré, et d’un coup sec, d’enlever, donc, le tabouret de bois sous les pieds de nos « poètes ». Déjà eux-mêmes bien tailladés et nervurés avant l’heure…
        Oui, il est bien question de nos enfants, des générations futures…
        Deux violences extraordinaires, spectaculaires, s’opposent en ce début de millénaire : la première, qui martyrise chair et esprit et pour qui la mort, répandue aux quatre coins de la planète, ne semble plus avoir de « mystère » ; une autre, enfin, celle qui nous interroge dans ce billet, qui a une trouille bleue de la vie, qui voudrait tant percer tous ses secrets. Pour ces deux-là nous sommes au mieux « des âmes mortes » prises entre deux feux… Car c’est ainsi qu’ils nous voient : le prix du sacrifice.
        C’est ainsi que je les vois : la fin de notre « humanité ».

        Et partant de là, le constat établi, essayer de les raisonner ?

        Bonjour Pascal.

        J'aime

  5. David dit :

    Vous m’enlevez les mots de la bouche… Heureusement : vous les formulez mieux.
    Bravo, et bonjour !

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