Lire, relire Le Capital

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Je me doutais bien que le capitalisme a toujours fondamentalement consisté en une haine des pauvres. Il va jusqu’à reproduire l’esclavage et nourrir, bien avant le nazisme, des pulsions exterminatrices. Celles-ci se sont d’ailleurs dès le début données libre cours dans l’exploitation meurtrière et massive des femmes et des enfants par la fabrique et se sont déchaînées dans le colonialisme.

Mais la lecture du Capital de Marx, avec la très riche documentation de première main qu’il apporte, montre à quel point cela est délibéré, s’exprimant sans vergogne dans les réclamations des délégations de patrons au parlement, dans leurs organes de presse et les écrits des économistes qui leur sont pour la plupart dévoués. La révolution bolchevique a opportunément occulté la portée et la pertinence des travaux de Marx. Il s’avère ainsi d’une compétence scientifique irrécusable. La clarté de ses démonstrations donne à quiconque fait l’effort de le lire avec attention les véritables clés de l’économie capitaliste, de ses commencements à sa fin, toujours espérée. Les ouvriers lisaient Marx avec avidité à mesure que Le Capital paraissait en « livraisons » séparées, comme il était souvent d’usage en ce temps là. Il est évident à cette lecture que le capitalisme n’a jamais été et ne sera jamais compatible avec la démocratie : c’en est le cancer depuis toujours et cela est dans sa nature.

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Le « système concentrationnaire », ainsi nommé par David Rousset, n’en fut que la systématisation, comme l’a démontré Hannah Arendt dans Les Origines du totalitarisme. Sven Lindqvist a complété la démonstration de la philosophe par une enquête très documentée qui rappelle que l’idée d’extermination était publiquement assumée et soutenue par les promoteurs du colonialisme en Europe, dès le XIXe siècle, au nom de la « supériorité » de la « race blanche ». Selon ces publicistes et conférenciers, les « experts » de ce temps, la disparition physique était par nature le destin des « races inférieures ». Ils concluaient qu’il valait mieux en abréger activement l’accomplissement inévitable. Exterminez toutes ces brutes tient son titre d’une citation d’Au cœur des ténèbres de Joseph Conrad : ce cri de l’aventurier colonial, qui est parvenu à se faire reconnaître comme un dieu par les indigènes qu’il a rencontrés en Afrique noire, résume le retournement destructeur de la terreur secrète que ceux qu’il domine inspirent au dominateur. Or, c’est exactement ainsi que les patrons considéraient ouvertement les travailleurs. Il a fallu beaucoup de luttes et la peur du communisme pour les contraindre à changer de discours.

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Marx (dans le très important chapitre VIII du Livre I, consacré à la journée de travail) cite, par exemple, un auteur anonyme anglais de… 1770 : « Les travailleurs ne devraient jamais se considérer comme indépendants de leurs supérieurs… Il est extraordinairement dangereux dans un État commercial comme le nôtre d’encourager la populace alors que les 7/8 sans doute de la population totale sont des gens qui n’y ont que peu ou pas du tout de propriété… »

Une citation de Marx : « C’est pendant le procès de travail que le moyen de travail, du fait de sa transformation en un automate, se pose face au travailleur comme capital, comme travail mort qui domine et aspire la force vivante du travail. La scission entre le travail manuel et le potentiel spirituel du procès de production, ainsi que la transformation de celui-ci en pouvoirs que détient le capital sur le travail s’accomplissent, comme nous l’avons déjà indiqué auparavant, dans la grande industrie construite sur la base de la machinerie. La dextérité et la minutie du travailleur sur machine vidé de sa substance en tant qu’individu, disparaissent tel un minuscule accessoire devant la science, devant les énormes forces naturelles et le travail social de masse, dont le système des machines est l’incarnation et qui fondent avec lui  la puissance du « maître » (master). » (Livre I, Chapitre XIII, « La machinerie et la grande industrie »)

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À la lecture de l’ensemble de ces analyses, tous les phénomènes apparemment les plus aberrants s’éclairent d’eux-mêmes. Jusqu’au pire, tels ces suicides sur le lieu de travail provoqués dans de grandes entreprises françaises par un « management » criminel. Il est pénible de voir des experts, sociologues, psychologues, etc., se torturer l’esprit comme s’ils avaient affaire à une énigme impénétrable, alors que de tels faits relèvent de la logique même du capitalisme. Il est important de noter que Marx cite à plusieurs reprises le rôle central des sciences de la nature dans ce processus de négation de l’individualité et de la dignité du travailleur.

On comprendra aisément dès lors qu’une telle déshumanisation délibérée du travailleur, menée avec constance depuis le XVIIe siècle, aura fait autant que la guerre industrielle de 1914-18 pour faire le lit des régimes post-démocratiques du XXe siècle : bolchevisme, fascisme italien et franquisme, national-socialisme, régime de vichy, dictatures militaires européennes (en Grèce comme au Portugal), sud-américaines, africaines… Tous ces phénomènes politiques modernes ont en dernière analyse le capitalisme (dont la forme première est la manufacture) pour matrice et non les révolutions démocratiques. La guerre totale industrielle en est la monstrueuse apothéose et apparaît aujourd’hui comme sa dernière chance de survie, sous sa forme « policière » et « sécuritaire ». Que le « communisme réel », dans ces conditions anthropologiques, aboutisse à un humanisme aurait tenu du miracle. L’entreprise globale de déshumanisation qui se poursuit encore sous nos yeux dans le monde s’inscrit pleinement dans l’être même et la logique historique du capitalisme.

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Il faut rappeler, pour aller plus loin, que l’un des meilleurs connaisseurs de Marx et du marxisme en France, après Jaurès, dans les années 40 fut Merleau-Ponty : « Marxisme et philosophie » 1946, Humanisme et terreur 1946-47, Les aventures de la dialectique 1955, montrent une pénétration éblouissante (malgré certaines naïvetés quant au régime stalinien), quand son ami Sartre en était encore au stade du balbutiement en ces matières. C’est une lecture que je crois beaucoup plus féconde, pour l’approfondissement de Marx et la reconstruction d’une pensée politique, sociale et économique de gauche digne de ce nom, que les mao-trotskistes à la retraite et leurs rejetons, qui engorgent l’actualité éditoriale et pérorent dans les médias.

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Il est évident que si on ne lit pas Le Capital de Marx, on se condamne à ne pas comprendre les fondements mêmes du monde dans lequel nous (sur)vivons. Du moins pour qui s’étonne, s’interroge et veut comprendre cela. Rien ne peut remplacer cet ouvrage.

Il est piquant que, au milieu de ce bourbier « postmoderne », le philosophe qui ait le mieux saisit cela fut considéré comme l’une de ses principales figures. Oui, Jacques Derrida, moins de 4 ans après la chute du mur de Berlin, publie en 1993 Spectres de Marx, dont le sous-titre est : L’État de la dette, le travail du deuil et la nouvelle internationale ! C’est d’abord sous la forme d’une conférence qu’il invite à lire et relire Marx en s’opposant vigoureusement au fantasme de la « fin de l’histoire ». En revanche, la désinvolture avec laquelle un Foucault traite Marx dans Les Mots et les choses aura sans doute fait beaucoup de mal, surtout avec le concours d’innombrables épigones. Le « postmodernisme » n’aura rien apporté de nouveau en prétendant « ringardiser » le marxisme et nous aura, au contraire, fait perdre beaucoup de temps. Les meilleurs penseurs aujourd’hui relisent Marx et Hegel et ne font qu’en traduire les analyses au regard des évolutions présentes.

Car il faut d’abord savoir que les analyses économiques de Marx n’ont point été réfutées. La seule partie qui fut contredite par les faits, et dont l’interprétation a été corrigée par Keynes, porte sur le rôle historique des crises de surproduction : leur succession n’a pas encore entraîné la chute du capitalisme. Mais rien ne permet d’affirmer pour autant l’immunité absolue du système ! Qui vivra verra. En revanche, l’analyse de la captation de richesse par le capital au détriment du travail est irréfutable : il suffit de travailler et de rester lucide pour le savoir. Reste aux travailleurs à achever le travail du deuil, duquel un nouveau projet et une nouvelle espérance communistes pourront naître.

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vlcsnap-3663321Les illustrations sont des arrêts sur image tirés de La Grève de Sergueï M. Eisenstein

A propos Pascal Rousse

Je suis docteur en philosophie, professeur certifié d'arts plastiques en collège à Paris et chercheur indépendant. Mes recherches en philosophie de l'art portent sur le cinéaste soviétique Serguei M. Eisenstein, le montage et le modernisme.
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8 commentaires pour Lire, relire Le Capital

  1. Erwann dit :

    Roger Casement a dénoncé la pulsion exterminatrice du colonialisme au tout début du XXe. Mario Vargas LLOSA en décrit le parcours dans un magnifique roman « Le rêve du Celte ». Je pense que l’intention meurtrière (caïniste) est tapie en chaque être qui combine les tendances opposées de Caïn et d’Abel. Rien de pessimiste en ce constat. La recherche et la pratique spirituelles offrent un chemin nécessaire pour mettre de l’ordre dans les passions et les pensées, et tendre vers une harmonie – l’amour !- qu’aucun projet politique démocratique ou communiste ne peut à lui seul réaliser.
    Mettre en garde contre la marxisme. La géniale Madeleine DELBREL connaissant profondément le sujet écrivait ceci : « Attention! Attention à ne pas se laisser posséder par les marxistes qui vivent certainement quelque chose de l’Evangile, mais qui vivent aussi consciemment sans Dieu, et ce refus de Dieu est une mutilation de l’être humain. » Au sujet de la mise en oeuvre de moyens et d’outils permettant une meilleur compréhension entre humains, en vue de relations mieux ajustées et moins mutilées, le budo japonais est également admirable. Voir par exemple ce reportage :www shintaido-france.fr. Au risque d’être simplificateur, je dirais que sans travail sur soi, le travail avec d’autres est voué à l’échec.

    • Pascal Rousse dit :

      Certes, mais Marx, plutôt que le marxisme a élucidé un certain nombre de mécanismes sociaux et économiques, sans lesquels on ne comprend rien au monde dans lequel nous essayons de vivre malgré tout. Choses dont l’Église ne se souciait pas. Il est vrai que Marx est très dur avec la religion dans Le Capital notamment, mais il faut voir le rôle que jouaient les institutions religieuses à l’époque dans une véritable collaboration avec le capitalisme, jusqu’au plus abject, comme le commerce d’enfants destinés aux usines ! Marx cite de nombreux faits : ce n’est pas l’une des moindres qualité du Capital que d’être très documenté historiquement et ce, de première main. Ces faits ont été confirmés par des travaux d’historiens ultérieurs. Marx a fait un travail d’historien et de sociologue considérable, dépouillant des archives auxquelles personne ne s’était intéressé jusqu’à lors, etc. L’anthropologie laïque et l’anthropologie religieuse ne se situent pas sur le même plan et ne remplissent pas les mêmes fonctions. Pour certains, elles s’excluent, pour d’autres (dont je suis), elles se complètent dans l’horizon de la vérité, mais il serait faux de croire que l’une peut se substituer à l’autre. Ce que Marx apporte, la perspective religieuse, qu’elle soit chrétienne ou autre, est incapable de l’offrir et réciproquement. C’est ça l’avenir, comme le nouveau Pape semble l’avoir compris.

    • Pascal Rousse dit :

      PS : ne pas confondre marxisme et communisme, ni le communisme avec le bolchevisme ; ce serait confondre le tout avec une partie…

    • Pascal Rousse dit :

      2e PS : je ne suis pas d’accord avec l’affirmation que « l’intention meurtrière (caïniste) est tapie en chaque être ». Cela sent trop son saint Augustin. Voilà un élément anthropologique à mon avis complètement désuet, s’il a jamais été d’actualité, et qui ferme la réflexion au lieu de l’ouvrir. Tout être humain est évidemment exposé au risque de commettre un meurtre, mais de là à prétendre que tout être humain est porteur de l’INTENTION d’en commettre, il y a un gouffre ! Même la « pulsion de mort » selon Freud (notion par ailleurs très controversée, bien que je la pense valable moi-même) n’implique nullement cette connotation « caïnite » : la pulsion de mort n’est pas l’intention de tuer.

  2. emia neon dit :

    Déshumanisation, en effet. Mais je considère que la lecture marxiste classique du monde est « dépassée » là où elle propose des catégories qui aujourd’hui ne sont plus fonctionnelles telles quelles. Le Marxisme – tout comme le « Freudianisme » – ne peut intégrer notre monde contemporain que sous forme d’allégories, ou de métaphores: c’est forcément insuffisant lorsqu’il s’agit de passer à l’action politique – et agir, c’est penser.

    • Pascal Rousse dit :

      Je ne pense pas que les analyses économiques de Marx soient dépassées et ce ne sont pas des métaphores : je n’ai jamais rien lu jusqu’à aujourd’hui qui saisisse aussi concrètement les réalités économiques toujours agissantes. Il ne faut pas confondre Marx et le marxisme : vieille histoire, puisque Marx lui-même détestait les « marxistes » ! Pour agir et penser, encore faut-il avoir le bon diagnostic : impossible sans Le Capital. Un auteur plus proche de nous dans le temps, André Gorz a formulé de façon provocante (« Adieu au prolétariat » est le titre de son livre le plus célèbre) des critiques justifiées du marxisme, mais il l’a fait sur la base d’une connaissance approfondie du Capital et en prolongeant, notamment, les analyses de Marx sur le rôle du machinisme. Il se passe bien sûr des choses que Marx n’a pas pu voir ou prévoir. D’autre part, je ne souscris pas, personnellement, à un déterminsime rigide entre infra et superstructure. Mais, encore une fois, le « marxisme » a figé les recherches de Marx en dogmes, dont on ne peut s’affranchir qu’en le relisant à partir justement de nos problèmes présents. Mais nous ne devons surtout pas oublier que nous sommes toujours dans le même monde capitaliste, par-delà les apparences de changement. Ce monde continue de fonctionner sur ses bases de départ, c’est évident. Seules les luttes sociales, culturelles et révolutionnaires, c’est-à-dire la dynamique historique, ont pu en infléchir le cours. Je maintiens donc que la lecture de Marx (les marxistes c’est autre chose) est indispensable à la compréhension du présent et du futur.

    • Pascal Rousse dit :

      Un complément intéressant à ma réponse à votre tout aussi intéressante question : http://www.laviedesidees.fr/La-puissance-du-commun.html#.UiEnXrrzSN0.facebook

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