Le bonheur est toujours une idée neuve en Europe

William Blake, Satan exulting over Eve, 1795

William Blake, Satan exulting over Eve, 1795

Suis-je trop pessimiste ? Je me souviens encore avec un dégoût vivace d’une affiche placardée dans Paris sur des panneaux à réclame : un individu, représentant le « manager » type, cherchait à fixer le passant avec un sourire satisfait, le sourcil légèrement froncé de sa goguenardise autoritaire. Au-dessus de sa tête était écrit : « Think positive !« . Le mot d’ordre ignoble des années 1990. J’ai toujours méprisé la « pensée » positive.

Jake and Dinos Chapman, Great Deeds against the Dead, 1994

Jake et Dinos Chapman, Great Deeds against the Dead, 1994

Suis-je incapable de me réjouir ? Jaloux ? Envieux ? Plein de ressentiment ? Un « perdant » aigri ?

Non, j’ai plutôt le sentiment d’un certain accomplissement. J’honore mes vœux de non conformisme. J’ai néanmoins construit une vie décente, dans une pauvreté choisie. Je vis et travaille là où je l’ai souhaité, à Paris.

J’ose dire que je suis heureux, que j’ai toujours béni la vie en dépit des épreuves, parfois rudes, qui sont le prix de ces décisions. Le bonheur s’élève du fond d’une lutte acharnée pour l’être. Mais le bonheur se trouve précisément dans l’insatisfaction et la quête, non dans la soumission à l’ordre établi des choses. Il est dans le oui à la vie en dépit des forces de mort qui règnent sur ce monde. Qui n’est pas le familier de l’angoisse ne peut connaître le bonheur.

Or, une existence ainsi heureuse, comblée d’amour et d’amis, me rend d’autant plus sensible à l’action de ces forces de mort qui s’exerce à travers les hommes de pouvoir. C’est parce que j’aime la vie, ma vie, et que je la veux bonne pour tous les vivants que je méprise certains individus et certaines choses. En effet, la vie bonne n’aurait pour moi aucun sens si elle n’était réservée qu’à une « élite ». J’ai toujours refusé de faire partie d’une quelconque « élite ». Avoir de l’exigence, oui : pour un idéal destiné à tous. C’est pourquoi je suis Moderniste. Car le véritable esprit moderne, c’est vouloir que la vie bonne soit le partage de chacun, croyant que chacun en est capable, moyennant certaines conditions de possibilité qui restent à construire.

Moisei Ginzburg and Gustav Gassenpflug VI Nemirovich-Danchenko Theater Competition project, unexecuted Moscow, USSR 1933

Moisei Ginzbourg et Gustav Gassenpflug VI Nemirovich-Danchenko, projet de concours pour un théâtre, non réalisé Moscou, URSS 1933

A propos Pascal Rousse

Je suis docteur en philosophie, professeur certifié d'arts plastiques en collège à Paris et chercheur indépendant. Mes recherches en philosophie de l'art portent sur le cinéaste soviétique Serguei M. Eisenstein, le montage et le modernisme.
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9 commentaires pour Le bonheur est toujours une idée neuve en Europe

  1. Myriam dit :

    Bonsoir Pascal, j’ai lu et relu ton article sur le bonheur avec beaucoup de plaisir. Le bonheur semble toujours comme un temps suspendu, une bouée de sauvetage, comme le temps d’une pause entre tristesses ; doutes, colères. Le bonheur est un sentiment fragile, impalpable, propre à chacun porté par sa propre histoire dans une sphère temporelle qui peut tout changer sans même que l’on puisse y prendre garde. Le bonheur est si proche du tragique. C’est peut-être pour cela qu’il est si surprenant : un son, une couleur, une odeur, une vision peuvent nous transporter parfois dans un bonheur inavouable, car on touche là le paroxysme de la vie. C’est ce bonheur là, indescriptible qui nous maintient hors du tragique. Chaque instant est bordé de bonheur même dans la plus grande tristesse, il suffit juste d’y prendre conscience et de partager ces moments avec ceux que nous aimons famille et amis, sans se laisser enfermer dans un carcan où toute expression du bonheur serait à proscrire : une véritable lutte. Oui j’aime aussi la vie.
    Myriam

    • Pascal Rousse dit :

      Merci beaucoup Myriam pour ces très belles et justes réflexions. Ainsi, le bonheur c’est un peu comme le fil d’Ariane ou la lampe d’Athéna…

      • Myriam dit :

        Le bonheur de Thésée, Est-ce Ariane ou le fil qui lui permet de trouver le chemin du retour? Ce fil, n’Est-ce pas Ariane? n’Est-ce pas Thésée ? Toute croyance ne commence t-elle pas avec le doute ? Ce fil est la certitude du lien, le contact avec la vie qui révèle les formes de l’espace et du temps, entre le ici et le là-bas ; qui détermine la relation à l’ici. C’est une belle métaphore du bonheur, ce fil d’Ariane entre pensée et imagination, entre spatialité et temporalité…Si loin et si proches. Merci Pascal, à bientôt.

  2. ericthuillier dit :

    C’est toujours un plaisir de voir apparaître sur ma boîte mail l’annonce d’un nouvel article sur votre blog. C’est à chaque fois promesse de textes et illustrations passionnants. Vous avez raison, le bonheur est une idée neuve, peut être pas seulement en Europe et seulement maintenant, c’est une idée faite pour être éternellement neuve, faite pour épouser chaque être humain avec une robe différente. C’est vrai qu’il faut parfois y accéder par des chemins difficiles (est ce vraiment systématique, n’y a t’il pas des gens dont l’aptitude au bonheur est telle qu’elle les dispense d’épreuves ?), le dégager d’un fichu tas de ronces.

    J’ai tiqué sur le mot mépris. Est ce que la chance d’accéder au bonheur n’est pas un peu gâté par un tel sentiment ? Est ce que nous ne savons pas assez, sans remonter très loin dans les générations qui nous ont précédé, quelles innombrables combinaisons aléatoires nous ont fait ce que nous sommes et quelle légère inflexion du destin aurait suffi à nous faire tels que ceux qui méritent notre mépris ? Je le dis en toute amitié et pour me saisir de votre propos pour me parler à moi même, je crois que nous devons nous débarrasser du mépris et n’ai pas la prétention d’y être parvenu. Bien à vous. Eric.

    • Pascal Rousse dit :

      Cher Éric, quel… bonheur d’avoir de vos nouvelles ! J’admire vraiment votre art du dialogue !

      J’ai du mal à croire que l’on puisse se dispenser d’épreuves dans la vie. Je crois que cela appartient fondamentalement à ce qui fait la condition humaine. C’est l’inévitable part de tragique irréductible, même dans une société, une civilisation idéale. J’incline même plutôt à penser que la part la plus importante des dangers qui menacent l’espèce humaine d’autodestruction réside dans la tentation d’échapper au tragique.

      Quant au mépris, je pense l’affirmer ici non par orgueil, mais afin de ne pas dissimuler mes affects négatifs. Je dirais que le mépris me préserve de la haine, en quelque sorte. La haine, je crois, m’est étrangère, mais non le mépris qui est l’ombre de mon « idéalisme ». Mais c’est un sentiment tempéré par le temps. Car, vous avez raison, il faut avoir égard à l’histoire de chacun et à ce que nous en ignorons. Et, on peut ajouter, comme le dit souvent mon maître Philippe Sers, qu’aucun individu n’est figé dans son être. C’est tout le sens du « rachat » ou de la « rédemption » dans la plupart des traditions religieuses. Mais il cite aussi une parole de sagesse (rabbinique, je crois) : « Qui sait adorer, sait mépriser ». L’exigence implique des choix déterminés. Elle conduit à ne pas englober dans une même sympathie ceux qui cherchent sincèrement le bien et les malfaisants endurcis comme les ignorants par lâcheté. Mépriser, ce n’est pas nécessairement juger, ni rabaisser, mais c’est alors se détourner : une forme de discernement et de prudence.

      Au grand plaisir de vous lire et de dialoguer avec vous !

      • ericthuillier dit :

        Merci pour ce nourrissant éclairage sur les mots haine et mépris. Evidement je ne doutais pas que vous faisiez un usage subtil de ce mot et ma réaction venait de la présence massive du mépris dans les relations humaines. Un mépris qui permet de ne pas entendre les échos d’autres expériences du monde, qui le plus souvent est un chemin d’accès à la haine. Décidément la plupart des mots ont double sens, je n’avais pas pensé que le mépris puisent être à la fois rempart à la haire et rampe d’accès vers elle, mais je l’ajoute volontiers à la liste déjà longue des mots ambiguës. Je le dis juste en passant, sans rien étayer, mais cette bipolarité des mots pourrait être assimiler à un genre. Chacun, quel que soit son classement grammaticale, possédant un féminin et un masculin. Votre usage du mépris relevant bien sûr de son coté féminin. Depuis quelque temps, un des mot à double sens qui m’intrigue et m’inquiète le pus, qui résonne bien triste, est «élever», qu’on peut entendre dans le sens d’élévation ou d’élevage. Je voudrais voir appliquer à mes contemporains le premier sens, je crois bien que c’est l’autre qui est actif : l’aspect le plus massif, le plus terrifiant du mépris ?

        Merci aussi pour le W Blake, en cliquant dessus on obtient une image magnifique.

  3. D.A. Lavoie dit :

    Bonjour, puisque tu étais abonné/e au Blog Migration-X3, je te laisse ce message afin de t’informer que Migration-X3 a été supprimé. Désormais, le même Blog et son contenu porte le nom de D.A. Lavoie, à l’adresse suivante : http://dalavoie.wordpress.com . Je te demande alors d’en prendre bonne note et ce sera un réel plaisir de t’y recevoir! Bonne fin de journée, D.A.Lavoie

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