L’imagination politique de Johan van der Keuken

J’ai revu, chez moi (j’ai de plus en plus de mal à me déplacer au cinéma), ce chef d’œuvre, parmi d’autres, de Johan van der Keuken. Ce film de 1984-86 est un essai pour élucider la mutation des mécanismes du capitalisme, où l’on voit comment le tournant financier est déjà en cours. Johan van der Keuken mène cette enquête peu de temps avant le krach de 1987.

J’ai aussi vu récemment une très bonne série documentaire, intitulée Capitalisme, diffusée par la chaîne ARTE.

Je me demande quelle est la différence entre le film d’un cinéaste tel  que van der Keuken, un documentaire pédagogique et, par exemple, un film de propagande fait pour résumer le livre de Naomi Klein, La Stratégie du choc ?

Qu’est-ce que le film du cinéaste apporte à ce sujet, par rapport aux experts ?

Les deux autres films apportent de l’information et illustrent un discours. Les images viennent à l’appui ou en démenti d’un énoncé et le mouvement visuel suit un scénario discursif, déployant une logique.

Johan van der Keuken part de sa relation au monde et l’ouvre à l’imagination d’autrui. Il procède à une mise en scène du monde, il en produit des scènes dans l’espoir de représenter la relation d’autres être à ce monde. La parole, dès lors est question, dialogue, rencontre avec l’autre, expression de l’étonnement, affect, poésie.

Le monde se fait visage et les visages font un monde. Ce qui me rappelle deux autres films de Johan van der Keuken, que j’associe à I ♥ $ : Face value (1991) et Le masque. Face value joue sur la définition financière du mot, pour nous faire rencontrer des visages marqués par l’histoire. Le masque est celui que dit porter un jeune garçon de café pour se sentir exister dans la France de 1989, alors qu’il est contraint de dormir dehors, à Paris, de bancs en centres d’hébergement.

L’espace sensible ménagé par le montage cinématographique ouvre des chemins dans l’énigme de ce monde, à l’occasion d’une recherche sur l’expérience que diverses personnes peuvent avoir de l’économie déchaînée et des lieux où elle s’inscrit. Ainsi, par-delà la description d’une logique, dont le danger est toujours de susciter un sentiment d’impuissance chez l’individu isolé, le cinéaste active et oriente chez le regardeur les puissances de l’imagination, sans lesquelles il est impossible d’envisager la moindre action personnelle et collective.

A propos Pascal Rousse

Je suis docteur en philosophie, professeur certifié d'arts plastiques en collège à Paris et chercheur indépendant. Mes recherches en philosophie de l'art portent sur le cinéaste soviétique Serguei M. Eisenstein, le montage et le modernisme.
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