Transcendance… vous avez dit transcendance ?

Caspar David Friedrich, Souvenirs du Massif des Géants, vers 1835

Caspar David Friedrich, Souvenirs du Massif des Géants, vers 1835

Il m’a semblé que, dans mon précédent billet, l’affirmation suivante a provoqué une certaine perplexité chez certains lecteurs : « L’art est l’ouverture même de la transcendance. »

Pour commencer, remarquons que je n’ai pas écrit « à », mais « de ». La transcendance ne s’entend pas ici comme une réalité qui s’impose en soi et à laquelle on devrait se soumettre. L’art, ou l’artiste, ou encore le spectateur n’a pas à s’ouvrir, passivement et avec dévotion, comme un réceptacle, pour se faire l’instrument d’une fonction théologique.

Non, c’est l’art, ou l’artiste qui ouvre la transcendance comme on ouvre une voie en la traçant, en défrichant, en débroussaillant. Ce qui veut dire que l’art rend justement la transcendance accessible à la pensée, sans pour autant l’objectiver.

Cela mérite explication, dans la mesure où ce concept de transcendance fait partie des « tags » les plus importants sur ce blog.

La transcendance n’est pas nécessairement l’abîme infranchissable entre l’être humain et Dieu, ni, en même temps et contradictoirement, cette dimension de l’Absolu divin qui, tout en se soustrayant à la prise de la raison, surplombe et domine l’immanence.

Caspar David Friedrich, Lever de lune sur la mer, 1821

Caspar David Friedrich, Lever de lune sur la mer, 1821

La transcendance n’est pas plus réductible au contraire de l’immanence, comme l’imagination métaphysique s’opposant au champ de l’expérience effectivement possible chez Kant.

Depuis l’immanence, c’est-à-dire à partir de ma position dans le monde sensible et la conscience que je peux en avoir, la transcendance est la source du décentrement sans lequel je ne peux me constituer comme sujet, du moins comme ce je capable d’affirmer « je suis » et « tu es ».

La transcendance, c’est d’abord cette dimension incommensurable qui me permet de concevoir ce qui se trouve par-delà mon point de vue et de comprendre qu’il y a de l’invu, auquel ma situation ici et maintenant est immanente, c’est-à-dire la dialectique de l’horizon entre le fini et l’infini, le point de vue et le point de fuite, le relatif et l’absolu.

Elle peut aussi se décrire comme l’affect, qui ne se perçoit pas mais modifie notre perception. L’affect n’est pas la sensation, mais sa condition dans l’inconscient.

Ce dépassement de l’antinomie posée par Kant est l’enseignement que je retiens de la phénoménologie.

La pratique artistique permet de penser les paradoxes de la transcendance. On peut, en effet, dire que l’art est l’activité de transformer la matière sans finalité. L’art a été presque de tous temps employé à la fabrication d’images et d’objets destinés au culte et aux récits fondateurs de la communauté. Mais ce que nous reconnaissons comme artistique dans ces productions culturelles est le fruit d’une recherche désintéressée. Or, elle n’est pourtant pas sans enjeu, un enjeu existentiel : le drame de l’affirmation humaine de soi et de la résistance que la matière semble y opposer.

L’art est ainsi un théâtre dialectique. En réalité, la résistance de la matière, y compris dans l’expérience de l’écriture, est le support concret du négatif par lequel le sujet, artiste-spectateur ou spectateur-artiste, traverse réellement l’odyssée de l’en-soi au pour-soi. La résistance de la matière offre au créateur le détour indispensable de l’approfondissement, qui se joue à la faveur des accidents, des hasards et des déviations qui le libèrent du préconçu et lui donnent accès aux épreuves décisives qui font la quête authentique.

L’art est ainsi le lieu de l’expérience du franchissement des seuils. Par la cohérence de la démarche de l’artiste, ce qu’on appelle l’œuvre, l’art est aussi l’instrument de vérification de ce type d’expérience de la limite et de la transcendance, de l’affect inaccessible à la logique. L’art n’est pas le masque ou l’alibi de l’irrationnel, mais la capacité pour l’intelligence de franchir les limites du donné pour l’exploration et l’invention des possibles dans l’espace et dans le temps.

Caspar David Friedrich, Femme à la fenêtre (la femme de l'artiste dans son studio à Dresde, 1822

Caspar David Friedrich, Femme à la fenêtre (la femme de l’artiste dans son studio à Dresde), 1822

A propos Pascal Rousse

Je suis docteur en philosophie, professeur certifié d'arts plastiques en collège à Paris et chercheur indépendant. Mes recherches en philosophie de l'art portent sur le cinéaste soviétique Serguei M. Eisenstein, le montage et le modernisme.
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2 commentaires pour Transcendance… vous avez dit transcendance ?

  1. De Pascal dit :

    Aiiie aiiie aiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiie Pascaaaaaaaaaaaaaaaaaaaal t un bon poto, continu

    J'aime

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