You talkin’ to me ?

Robert de Niro dans Taxi Driver, de Martin Scorcese,

Robert de Niro dans Taxi Driver, de Martin Scorcese, 1976

Il y a de l’inhumain dans la philosophie. « Tout ce que crache un artiste est de l’art », selon Kurt Schwitters. Je dis aussi que tout ce que crache un philosophe est philosophie, même l’invective, l’insulte, le râle ou le cri.

Kurt Schwitters, le Merzbau en 1933

Kurt Schwitters, le Merzbau en 1933

À mesure que je m’y livre plus entièrement et depuis que je me résous à admettre que je suis philosophe, je fais l’expérience profondément pénible du drame du langage. Qu’est-ce habiter la langue en philosophe, sinon y vivre en ermite, dans la quête d’un signe de l’être ? L’autre mouvement, en direction du monde, assouvit le désir de mieux définir et nommer les essences.

Mais cette démarche, toujours se heurte aux limites du langage, qu’elle cherche à repousser plus loin, à l’horizon du désert — quand elle n’opère pas le virage du « retour aux sources » ou aux fondements. Toute philosophie implique la crise chronique de la langue et du langage : elle dévoile, même involontairement, la multiplicité des langages à même la langue. Parler le même langage dans la même langue, s’entendre est au fond impossible. Assumer une inconsolable étrangeté au monde est le lot du philosophe, comme du saint, du poète et de l’artiste, chacun à leur façon. Mais, le savoir ne nous protège pas des pièges que le langage nous tend, parce que nous sommes des animaux sociaux et politiques. Le politique et le sacré existent justement pour surmonter ce que la multiplicité a d’invivable, tout en lui faisant droit à divers degrés. C’est pourquoi ils emploient aussi des symboles qui structurent un espace et un temps communs : une architectonique.

Ceux qui pensent alors « donner un sens plus pur aux mots de la tribu », comme disait Mallarmé, qui veulent réformer le langage pour atteindre au moins son adéquation aux choses, je crois qu’ils poursuivent une illusion, ou une fiction consolatrice. La philosophie n’a pas vocation à résoudre les problèmes qu’elle rencontre et qu’elle aggrave par son activité, même lorsqu’elle semble affirmer, conclure, former un système. Elle ne nous permet pas non plus de leur échapper : sa réduction à une technologie discursive est tout aussi illusoire ou fictive. Le philosophe n’est pas un arbitre, un monsieur loyal ou encore un expert. Dès lors, son exercice a quelque chose d’une malédiction et « l’art d’avoir toujours raison » est entièrement étranger à toute philosophie, tout aussi bien que l’autorité d’un magistère de la parole.

Les « derniers hommes », identifiés par Nietzsche, ces gens de rien qui s’imaginent gens de bien, parlent et s’entendent pour ne rien dire et tout est pour le mieux. Le philosophe ne saurait se faire entendre, car il se parle en lui l’impossible langage de la vérité.

Jacques-Louis David, La mort de Socrate, 1787

Jacques-Louis David, La mort de Socrate, 1787

A propos Pascal Rousse

Je suis docteur en philosophie, professeur certifié d'arts plastiques en collège à Paris et chercheur indépendant. Mes recherches en philosophie de l'art portent sur le cinéaste soviétique Serguei M. Eisenstein, le montage et le modernisme.
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2 commentaires pour You talkin’ to me ?

  1. Heureux les Sourds Muets et leurs  » Chansons de Gestes  » …!!!

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