L’éternel retour de la démocratie

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Affiche du film L’éternel Retour, 1943

Ce qui se passe autour de la Grèce avive des débats politiques récurrents depuis la chute du mur de Berlin en 1989. La question de la démocratie, de son supposé triomphe, mais aussi de sa nature, traverse les justifications des politiciens arrivés au pouvoir à la faveur de ces événements, ou des essais tels que celui de Francis Fukuyama, La Fin de l’Histoire et le Dernier HommeSpectres de Marx, de Jacques Derrida et encore La haine de la démocratie, de Jacques Rancière.

Cet ouvrage de Jacques Rancière, écrit à l’occasion des débats sur le référendum de 2005 sur le « traité constitutionnel européen », analyse les raisons de ce qui rend souvent assez pénible toute discussion autour des enjeux de certains événements tels que la guerre en Yougoslavie, le 11 septembre 2001 et l’invasion de l’Irak, les « printemps arabes », la crise dite « des subprimes » en 2008 ou le présent conflit entre le gouvernement grec Syriza et ses créanciers.

Je pense qu’elles se résument en une seule : le faible niveau de conscience de ce qu’est la démocratie et de l’événement majeur qu’elle constitue dans l’histoire de l’espèce humaine toute entière. Je constate souvent que beaucoup de personnes discutent de ce sujet comme s’il s’agissait d’un régime comme un autre et que la place éminente qu’il occupe au centre de tout débat politique serait réversible.

Tétradrachme athénien représentant Athéna, Athènes, environ 410 avant Jésus-Christ.

Tétradrachme athénien représentant Athéna, Athènes, environ 410 avant Jésus-Christ.

Car, si l’on peut parler d’un « miracle grec », ce n’est pas que la démocratie y serait née. Le miracle, c’est plutôt que l’idée de démocratie ait pu ressurgir au milieu d’une civilisation complexe. En effet, Solon est le nom de celui qui aura su introduire à nouveau le principe d’égalité, par l’institution de l’isonomie, au cœur d’un système oligarchique en crise et menacé par la tyrannie. De cela découle un modèle démocratique qui ne remet pourtant pas en cause le pouvoir de la richesse privée et l’esclavage, bien que l’un des actes emblématiques de Solon fut précisément l’abolition de l’esclavage pour dettes, l’affranchissement de ceux qui le subissaient et la remise des dettes contractées.

Les institutions démocratiques de la Grèce antique disparurent dans les grandes aventures impériales de la fin de l’antiquité. Elles ressuscitèrent grâce aux humanistes à partir du XVIe siècle, en Italie, en Grande-Bretagne, aux États-Unis, puis en France, et aboutirent au modèle de la démocratie représentative, dans le cadre de l’État-nation, qui repose idéalement sur l’élection libre de représentants du peuple aux pouvoirs législatifs, exécutifs et judiciaires, indépendants les uns des autres, mais dont les institutions sont unifiées sous l’égide d’une constitution garantissant leurs principes communs. Le tout est fondé sur la souveraineté populaire, qui lui confère sa légitimité.

Ce sont des formes historiques de la démocratie. Les tentatives éhontées et hypocrites des Occidentaux de les imposer au reste du monde ont pu laisser croire que l’idée de démocratie procédait d’un ethnocentrisme particulièrement pervers. Mais les anthropologues ont montré que le principe fondateur de toute démocratie était et est toujours ce qu’il y a de plus commun parmi ce qu’on appelle les « sociétés primitives » : l’égalité.

C’est en effet l’égalité qui régit la plupart des sociétés humaines les plus anciennes et qui se manifeste par le partage égal des produits de la chasse et de la cueillette entre tous les membres de la communauté (pas seulement entre les chasseurs), mais aussi par des formes instituées de délibération. Marcel Mauss en tirera d’utiles réflexions sur le don, propres à remettre en cause le mythe de l’universalité de l’échange marchand, lequel suppose une dissymétrie préalable entre ceux qui ont et ceux qui n’ont pas. Comme le laisse entendre clairement le langage de Rousseau dans De l’origine et des fondements de l’inégalité parmi les hommes, la civilisation commence avec l’accaparement de la terre et des richesses communes par certains individus. Avant cela, l’espèce humaine s’organisait ordinairement en cultures, pour lesquelles la victime sacrificielle, le chef et le bouffon étaient une seule et même personne, tandis que le chaman se tenait à la source commune de la folie et de la sagesse, de la magie et de la mystique et que le riche se voyait contraint de détruire ses richesses au bénéfice de tous (potlatch) pour ne pas se faire massacrer, dévorer et, de toutes façons, piller par les autres membres de la communauté.

Ainsi, l’égalité et la démocratie sont-elles réellement universelles, contrairement à la diversité baroque des théocraties, des oligarchies, des monarchies et des empires. Les facultés communes et essentielles aux êtres humains sont plus déterminantes que les accidents, physiologiques ou de situation, qui les différencient en apparence. Tous les biologistes sains d’esprit s’accordent là-dessus aujourd’hui. Jacques Rancière a bien montré l’absurdité de prétendre fonder « en nature » un régime de gouvernement des humains sur leurs différences accidentelles, disparates et qui, par conséquent, engendrent la séparation, sauf à justifier immanquablement la domination. C’est, outre l’injonction contradictoire (double bind) « sois libre »,  l’une des impasses cruciales du libéralisme. De plus, pour qui voudrait encore des preuves scientifiques, Darwin a montré que l’espèce humaine se singularise dans le règne animal, sans pour autant contredire aux lois de l’évolution, en ce qu’elle tend particulièrement à privilégier l’altruisme et la protection des faibles, c’est-à-dire la solidarité.

« A Venerable Orang-outang », caricature de Charles Darwin en singe publiée dans The Hornet, journal satirique, le 22 mars 1871

Si, on l’a vu, la démocratie a pu disparaître, ou simplement demeurer aux marges de la civilisation, dans différentes cultures aborigènes, sa réinvention en Grèce antique puis en Europe occidentale et aux État-Unis d’Amérique sont des moments historiques d’une importance capitale pour l’ensemble de l’humanité et non seulement pour l’Occident. La civilisation étant généralement contraire à l’égalité, comme l’a montré Rousseau, l’irruption en son sein de la démocratie était en effet hautement improbable : de là le scandale impensable qu’elle présente encore à nombre d’esprits faibles. Le moment du XVIIIe siècle constitue une véritable rupture révolutionnaire et irréversible par sa dimension immédiatement mondiale et par les effets qui s’ensuivirent. Car il y a désormais un avant et un après dont la dimension universelle était si difficile à penser que l’on peut considérer l’œuvre de Hegel comme la tentative surhumaine d’en prendre toute la mesure philosophique.

Même les imperfections et les défigurations que la démocratie subit, parfois en son propre nom, ne peuvent se juger qu’à l’aune de son idée propre, de son idéal et de l’horizon qu’elle a ouvert. La démocratie est un progrès, au sens le plus fort d’un événement irréversible qui instaure un niveau de réalisation humaine en deçà duquel on ne peut que régresser. Lorsque des sociétés humaines régressent effectivement aujourd’hui, provoquant l’indignation, c’est par rapport à l’espace politique et spirituel ouvert par la démocratie, ce en quoi il nous permet de penser par excellence ce que nous sommes, ce que nous voulons et ce qu’il nous est permis d’espérer, que nous jugeons et que nous interprétons les événements et les évolutions sociales et culturelles.

Seule la démocratie peut former l’horizon indépassable de l’histoire humaine. Mais, ce que nous découvrons en ce moment, c’est qu’elle implique des formes diverses, marquées par la finitude des temps historiques et qu’il faut sans trêve maintenir ouverte la possibilité de sa réinvention en se tenant auprès de son unique principe fondateur : l’égalité. C’est le principe premier ; la liberté et la fraternité sont seconds : seule l’égalité peut leur conférer un sens universel et absolu. Or, une « égalité » qui ne se déploierait pas en liberté et en fraternité serait absurde : ce n’est plus l’égalité, mais l’uniformité d’une société de masse. La « liberté » seule, ce n’est plus que l’anomie et la « fraternité » seule, le masque d’une théocratie ou de la complicité mutuelle dans le crime d’une violence fondatrice. De même que la « démocratie libérale » célébrée par Fukuyama n’est au fond qu’une régression oligarchique et ne peut en aucun cas prétendre instituer la « fin de l’histoire » (sinon de la sienne, imminente).

Le Guépard, de Visconti, 1963 : Tancrède (Alain Delon) et Angelica (Claudia Cardinale)

Le Guépard, de Visconti, 1963 : Tancrède (Alain Delon) et Angelica (Claudia Cardinale)

Toutes ces tentations ne sont que des tentatives de retours à des conceptions du gouvernement des humains qui, sous prétexte de résoudre un certain nombre de problèmes inhérents à nos sociétés complexes, veulent en fait supprimer les difficultés fécondes qu’implique le dynamisme incessant de la démocratie, véritable paradoxe du politique, lequel a pour fin de conjurer la pétrification du monde en un ordre établi, face à des forces sociales qui n’ont de cesse d’y revenir. Mais ce n’est pas la « destruction créatrice » selon Schumpeter, laquelle ne crée rien et se traduit à chaque fois dans la formule de Tancrède :« Si nous ne nous mêlons pas de cette affaire, ils vont nous fabriquer une république. Si nous voulons que tout reste pareil, il faut que tout change » (Le Guépard, de Visconti, 1963, d’après le roman de Giuseppe Tomasi di Lampedusa, 1958). Car, la tentative la plus récente pour transformer la dynamique démocratique en un ordre établi, sous les apparences du nouveau, c’est bien le capitalisme.

Walter Benjamin, baudelairien en diable, aura ainsi traqué avec finesse les résurgences de l’archaïque dans le culte de la nouveauté, l’éternel à travers le transitoire. En bonne dialectique, il montrera dans sa recherche sur le monde des passages parisiens (ensemble posthume de fragments intitulé en français Paris, Capitale du XIXe siècle, Das Passagen-Werk en allemand) que cet archaïque a nécessairement le double visage de l’énigmatique dieu Janus : le retour du fantasme morbide et mortifère de l’ordre, d’une part, et, d’autre part, le réveil des aspirations les plus profondes et anciennes de l’humanité, à travers les traces intempestives du « communisme primitif » et des révolutions enfouies, c’est-à-dire l’immortalité du principe espérance.

Le passage Choiseul, 1829

Le passage Choiseul, 1829

A propos Pascal Rousse

Je suis docteur en philosophie, professeur certifié d'arts plastiques en collège à Paris et chercheur indépendant. Mes recherches en philosophie de l'art portent sur le cinéaste soviétique Serguei M. Eisenstein, le montage et le modernisme.
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5 commentaires pour L’éternel retour de la démocratie

  1. Moi ,  » Laurent-Outang « , je valide et vous invite dans ma vitrine Non Conforme, a venir divaguer, sur ma dernière  » Les Fleurs du Mâle « …!!! Et le bouquin ça avance …?!!!

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