Qui est Charlie ?

qui-est-charlie-618950-250-4001 Ça y est : je viens de finir ma première lecture du livre d’Emmanuel Todd, intitulé : Qui est Charlie ? Sociologie d’une crise religieuse. Pour moi, son diagnostic est le bon et, à tout le moins, il propose une interprétation très éclairante et cohérente de la chose, en articulant fortement anthropologie, cartographie, statistique et sociologie. La plupart des données sont issues de travaux antérieurs : exit, donc, l’accusation de manque de recul et de rigueur. De plus, le langage de l’ensemble est loin de l’image outrée qu’ont voulu en faire accroire les éditocrates et autres gourdes humoristes. On voit bien, à la lecture du livre, qu’ils ne s’appuient que sur des propos distillés dans les médias. Or, le véritable sujet du livre n’est pas la relation d’un journal à une vague d’ « islamophobie » aigüe, Charlie Hebdo, dont plusieurs membres furent victimes d’un attentat odieux le 7 janvier 2015 à Paris, ni la journée du 11 janvier 2015, mais ce dont ces défilés furent le symptôme.

De quoi est-il donc question ?

De l’état d’esprit qui domine une certaine France moyenne, que l’on ne voit jamais dans aucune manifestation d’habitude, et qui se montre et s’étale soudain dans la rue ; dans sa majorité, elle n’a apparemment rien de commun avec les journalistes assassinés et leur supposé « anarchisme ». Des relations profondes entre cette populace, comme disait Hannah Arendt, masse humaine mue par des ressorts émotionnels, voire pulsionnels, obscurs à elle-même, et le tableau peu brillant de la vie politique, mais aussi culturelle et intellectuelle, de ce pays depuis quelques décennies déjà. Les motivations de cette masse sont d’ailleurs si peu claires que nombre de personnes sans liens avec elle ne virent pas malice à s’y mêler et qu’il faut justement une enquête contre-intuitive pour en dévoiler les enjeux réels. Des dangers de plus en plus évidents auxquels cette situation nous expose et des raisons de la présente difficulté à les endiguer. Mais aussi, des chemins hors de cette impasse.

James Ensor, L'intrigue, 1890

James Ensor, L’intrigue, 1890

Emmanuel Todd tire l’essentiel des matériaux utiles à sa démonstration d’un ouvrage précédent, qu’il avait écrit avec Hervé le Bras : Le mystère français. Ainsi, dans Qui est Charlie ?, procède-t-il à un recoupement entre les données élaborées pour Le mystère français et la cartographie statistique publiée dans la presse sur les défilés du 11 janvier 2015, corrigée par les analyses critiques de Jérôme Fourquet pour l’IFOP et de Philippe Laforgue (mentionnés par l’auteur). Il met surtout en évidence la façon dont des constantes anthropologiques (intéressantes à comparer et à articuler avec l’habitus, selon Pierre Bourdieu) se combinent avec le changement. La France se partage en effet, selon une proportion de 1/3 pour 2/3, environ, entre une structure familiale « souche », élargie, inégalitaire et une structure familiale nucléaire égalitaire. Cette base anthropologique se mesure par l’analyse historique des modes de transmission de l’héritage, la part qui y est faite aux filles et aux garçons, les relations entre chef de famille et fratrie et entre membres de la fratrie (filles et garçons).

D’autre part, Emmanuel Todd observe la superposition entre ces structures familiales et les modes de pratique et de croyance religieuse, leur persistance, leur relâchement ou leur abandon dans le contexte de la Révolution française et de la sécularisation. Il montre que ces structures continuent de jouer un rôle à la faveur de leur ancrage géographique et que la logique du lieu modèle tout autant les nouveaux apports qu’il intègre que ceux-ci peuvent le transformer. Il y a une action réciproque entre le changement et les constantes.

Ainsi, en dépit du triomphe de la démocratie républicaine et représentative, le catholicisme, qui avait vu sa situation de domination sur l’ensemble de la Nation reculer, a résisté à son éradication totale et a imposé en retour la redéfinition d’une république certes laïque, mais pluraliste et garantissant la liberté de culte. C’est le moment d’équilibre qui sera atteint par la IIIe république. La France du centre, de la capitale et du sud-est sera essentiellement républicaine et correspond, comme le montrent les cartes, aux régions de structure familiale égalitaire qui en constituent le substrat. La France géographiquement périphérique, celle de l’est, des littoraux nord et ouest et du sud de la Loire intérieur, demeure essentiellement catholique et correspond à la structure familiale inégalitaire.

La France républicaine égalitaire et majoritaire a donc modelé le pays et exercé une certaine hégémonie, tout en apprenant à coexister et compter avec une France catholique inégalitaire. La France républicaine tirait sa force de l’essor industriel et commercial ; on voit sa présence géographique correspondre à la carte du vote communiste au XXe siècle. Or, selon Emmanuel Todd, elle est entrée en crise à mesure que la désindustrialisation et le recul des idées politiques progressistes se propageaient et s’aggravaient. Désormais, la restructuration inégalitaire de l’économie mondiale favorise cette périphérie, dont les structures familiales, qui y persistent et modèlent encore l’éducation des individus, sont adaptées à cette situation nouvelle, qui requiert aussi les valeurs qui les accompagnent : hiérarchie, ordre, obéissance, discipline, etc.

Mais, Emmanuel Todd explique que les valeurs religieuses et morales catholiques ont pu également constituer un frein au cynisme de la recherche du profit et de l’individualisme capitaliste. C’est là qu’intervient le « catholicisme zombie », terme inventé pour Le mystère français : une religiosité mort-vivante, vidée de sa substance spirituelle et culturelle par la sécularisation et en quête d’une autre nourriture mentale, qui se manifeste aussi comme un retour du refoulé. En effet, les régions à dominante anciennement catholique connaissent une sécularisation tardive, entre 1960 et 1990, et d’autant plus brutale. Celle-ci s’accompagne d’une cassure de la dynamique démographique, entraînant un vieillissement de la population. Mais cette seconde sécularisation ne remet pas encore en cause, pour le moment, les constantes anthropologiques héritées de la famille souche inégalitaire, qui existe encore dans ces régions et continue d’agir comme le cadre de l’éducation familiale. Dès lors, les forces de la morale religieuse qui inhibaient l’individualisme s’affaiblissent, sans remettre en cause et même en renforçant ce qui donne désormais un avantage aux individus ainsi formés, dans un monde où la réussite personnelle, scolaire et professionnelle, prime sur le mépris de l’argent, la solidarité avec les plus pauvres et le souci de la justice.

On voit ainsi émerger ces classes moyennes supérieures, de plus en plus issues de ces régions, qui ont pris le contrôle des rouages du pouvoir en France, à la faveur du recul des élites républicaines formées dans l’héritage historique égalitaire de la Révolution française. Fraîchement sécularisées, ces nouvelles élites « catholiques zombies » ont épousé la cause du néolibéralisme, de l’Europe de Maastricht et de l’euro comme une religion de substitution et une nouvelle forme d’ordre moral, qui dévore la moelle laïque et égalitaire. Leur poids démographique n’a pas augmenté, elles n’ont pas conquis de nouveaux territoires nationaux, mais leur prise de pouvoir s’opère à la faveur de la dislocation du bloc national républicain, révolutionnaire et égalitaire.

Depuis, l’enjeu politique du pouvoir, c’est la capacité de cette nouvelle classe moyenne supérieure à entraîner derrière elle les classes moyennes inférieures et même la frange supérieure des classes populaires. Ce jeu s’opère, tantôt du côté du vote à droite, tantôt « à gauche », car Emmanuel Todd montre que le parti socialiste a cessé d’incarner la France égalitaire, tandis que la droite, on l’a vu en 2007, et plus encore l’extrême droite, parvient à se rallier une frange importante des classes populaires qui votent encore, généralement avec l’appui des retraités. Cette alliance avait été mise en échec en 2005, moins grâce aux extrême-gauches (incapables de s’adresser aux classes populaires), qu’en raison d’une usure des représentants politiques d’alors et d’une défiance croissante à l’égard des élites, qui avait vu les classes moyennes inférieures se situer plutôt du côté des classes populaires dans le vote de rejet du traité « constitutionnel » européen.

James Ensor, Les mauvais médecins, 1892

James Ensor, Les mauvais médecins, 1892

Mais, à la faveur des peurs croissantes engendrées par la dégradation de la situation mondiale, de celle de la France dans le monde et par la montée des contestations, ce « néo-républicanisme » français, comme le reste du monde occidental, avait besoin d’un nouvel ennemi de substitution au communisme, afin de restaurer la cohésion et l’acceptation de l’ordre établi. On le sait, l’ « islamisme » , depuis le 11 septembre 2001 est devenu le grand Autre du nouveau grand récit, celui du « choc des civilisations ».

Or, la France compte des populations musulmanes assez anciennes, dans une mosaïque de populations immigrées ou d’origine immigrée, que l’on tend à confondre parce qu’elles partagent majoritairement une même condition sociale et géographique que l’on résume grossièrement par les mots « banlieues » ou « quartiers ». Un certain nombre de mécanismes sociaux et économiques aboutissent à une situation de relégation et de concentration dans ces lieux que l’on appelle aussi « cités », dont toute mixité sociale a presque disparu et où les taux de chômage, tout particulièrement des jeunes, sont largement au-dessus de la moyenne nationale, elle même déjà trop élevée. Le taux d’abstention aux élections y est aussi le plus fort.

Emmanuel Todd, tout en réfutant toutes les justifications, montre la progression et la progressive confluence de deux types de racisme et/ou de xénophobie en France. L’un est inégalitaire, partant du principe qu’il y a des différences, donc des inégalités naturelles, non seulement sociales mais encore humaines. L’autre, égalitaire, est une réaction d’impatience devant la persistance de particularismes, au nom d’une exigence « universaliste » d’assimilation. Le vote FN se nourrit de l’un et de l’autre et augmente surtout à mesure que les peurs suscitées par la crise économique et la crise d’identité politique engendrée par la déstabilisation du républicanisme égalitaire attirent le vote populaire. On assiste à la constitution d’un phénomène de bouc émissaire, dit Emmanuel Todd, qui emploie à dessein ce terme au sens conceptuel que lui a donné René Girard, puisque tout ce qu’il observe relève bien de ce que l’anthropologue du religieux a décrit comme situation de crise mimétique, où les cadres symboliques servant de garde fou aux antagonismes inhérents à une société ne parviennent plus à les sublimer ni à les contenir.

Pieter Brueghel l'Ancien, La parabole des aveugles, 1568

Pieter Brueghel l’Ancien, La parabole des aveugles, 1568

De tous ces emboîtements anthropologiques, historiques, géographiques, démographiques et sociologiques résulte une situation culturelle et politique dont Emmanuel Todd fait ainsi le diagnostic. Les défilés du 11 janvier 2015 en forment le symptôme. Derrière l’affichage parfois sincère, j’en ai connu des exemples autour de moi, parfois beaucoup plus douteux (j’en ai aussi observé, notamment sur les réseaux sociaux), de la défense d’une noble cause, la liberté d’expression, censée résumer tout le corps de valeurs de la République, c’est en réalité cet inconscient de masse qui s’avance. C’est aussi un retournement par rapport à 2005 : les classes moyennes supérieures et les classes moyennes inférieures occidentales furent largement majoritaires dans les rues ce jour là, défilant ensemble et montrant ainsi leur nouvelle alliance. Les classes populaires et tout particulièrement celles des « cités » en étaient quasiment absentes.

Cette mesure démographique et la signification qu’Emmanuel Todd lui donne est corroborée par les cartes des défilés, qui montrent que ce sont les régions « catholiques zombies » qui se sont le plus mobilisées. C’est ainsi qu’il est fondé à y déceler une hostilité latente, pour le moins une fracture inquiétante, entre ces masses et des populations trop rapidement amalgamées avec l’ « islam » et l’ « islamisme ». Les nombreux « dérapages » (en réalité très contrôlés) qui se sont donnés libre cours dans les médias dominants contre « ceux qui ne sont pas Charlie », le mot d’ordre gouvernemental d’ « unité nationale », qui faisait par trop penser à l’ « union sacrée » de 1914-18, la récupération éhontée de l’attentat par le gouvernement organisateur de la journée du 11 janvier, l’ambiance hystérique d’unanimisme irrespirable et de répression, jusque dans les écoles, qui s’est répandue ensuite, conduisent Emmanuel Todd à parler de « flash totalitaire ». Ou encore un « néo-vichysme » ? Il n’est pas le premier à devoir exprimer son malaise par de tels mots : Alain Badiou avait employé cette deuxième expression dans son remarquable essai De quoi Sarkozy est-il le nom ? Je ne cacherai pas que je partage leur point de vue, ce qui ne me réjouis guère, en craignant qu’ils ne parlent, au fond, de la même chose.

A propos Pascal Rousse

Je suis docteur en philosophie, professeur certifié d'arts plastiques en collège à Paris et chercheur indépendant. Mes recherches en philosophie de l'art portent sur le cinéaste soviétique Serguei M. Eisenstein, le montage et le modernisme.
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Un commentaire pour Qui est Charlie ?

  1. 11….11…on va tout de même pas se mettre a douter ! quoi que ?! il est vrai que nous avons toujours un temps de retard sur eux …!!!

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