Au carnaval des imposteurs

Les « intellectuels médiatiques » (vilaine contradiction dans les termes), quelle que soit leur tendance politique déclarée, remplissent tous une même fonction : jouer un rôle politique au service des médias. Ils font ainsi croire, de façon parfois apparemment convaincante au premier abord, que l’on peut y trouver une parole éclairée et synthétique sur les enjeux essentiels qui nous concernent, ou le devraient. Rien n’est plus faux : ils servent en réalité à détourner de sources plus qualifiées un grand nombre de ceux qui veulent comprendre, au détriment d’une appréhension nécessairement plus complexe et équilibrée du réel. Dans son pamphlet Sur la télévision, Pierre Bourdieu avait bien identifié cette fonction d’obstruction et de désorientation de ceux qu’il appelait les « fast thinkers ».

Ils font encore oublier que des affirmations, bien qu’elles semblent refléter ce que nous aurions voulu dire, restent des opinions et s’avèrent finalement trompeuses quand elles ne sont pas étayées par une pensée solidement charpentée ou fondée sur une démarche existentielle conséquente.

Écoutons encore l’irremplaçable Pierre Bourdieu qui, après avoir témoigné de sa relation ambivalente à Mai 68, parle des imposteurs médiatiques (à partir de 6:15) : « Le travail intellectuel, qui est un travail très difficile, ne devrait pas être laissé aux mains de clowns (…) qui, grâce (…) aux médias (…) miment le rôle de l’intellectuel : c’est Sartre sans L’Être et le néant. » Il n’en mentionne qu’un, qui représente tous les autres, du même acabit :

Quelle que soit la position, très glissante pour certains, que chacun prétend occuper sur le spectre de la politique et des idées, ces individus ont en commun une même désorientation (celle de la crise mimétique), une même stérilité intellectuelle et, en lieu et place d’une véritable recherche de vérité, un même acharnement sur une nébuleuse d’ennemis, épouvantails fabriqués pour l’occasion. Ils ont également en partage une position paradoxale dans le semblant de débat dont ils sont les histrions : ils profitent d’un certain « relativisme » vulgaire pour faire douter leurs adversaires de la vérité et, en même temps, ils rejettent des modes et méthodes de penser issus des sciences sociales, en tant qu’ils critiquent les « vérités » institutionnelles et les idéologies faites lois naturelles. Du reste, on comprend bien que ce mécanisme de raisonnement ami/ennemi, naguère théorisé par Carl Schmitt, est en étroite corrélation avec le caractère identitaire et anti-égalitaire (notamment sur les problèmes de discrimination) de leurs discours, fût-il « populiste » et paré des plumes de quelque « gauchisme » ou « anarchisme ». Il s’accompagne de l’absence de tout projet philosophique, culturel, social et politique.

Qu’ils soient parfois pris au sérieux par des gens par ailleurs avisés et estimables ne change rien à la profonde méfiance (voire le complet mépris, en ce qui me concerne) que ces personnages, qui ne créent rien, doivent nous inspirer. La raison de cette surprenante complaisance tient, à mon avis, à la tentation de se voir représenté partout par quelque porte drapeau, plutôt que de laisser le moindre pouce de terrain à l’adversaire. Et l’on voit ressurgir la force du ressort ami/ennemi, qui en trompe plus d’un et fait finalement le fond de commerce de ces tristes sires : la camelote est la même, quel que soit l’emballage. Je dis qu’il vaut mieux se résoudre à laisser provisoirement le champ libre à l’adversaire, plutôt que d’autoriser quelque charlatan à parler en notre nom, pour dire finalement tout autre chose que notre véritable pensée. Ce sont des alchimistes de parodie, qui transforment en plomb l’or des livres qu’ils ont parcouru. On a pourtant déjà fait l’expérience des chemins inattendus et funestes où pouvaient conduire de semblables mandats. Pour donner un exemple à notre patience, souvenons-nous que l’éclatante floraison du grand Humanisme en Europe, si défiguré depuis les entreprises coloniales, fut préparée à l’ombre de quelques monastères éparpillés et chez quelques discrets savants arabes ou juifs, à l’insu du plus grand nombre, même des puissants.

Mais, le souvenir des imposteurs ne restera, au mieux, qu’à l’écume d’un présent dont ils ne sortiront jamais pour avoir été incapables de le comprendre, de l’éclairer et encore moins de le dépasser.

Rembrandt van Rijn, Philosophe en méditation, 1632

Rembrandt van Rijn, Philosophe en méditation, 1632

A propos Pascal Rousse

Je suis docteur en philosophie, professeur certifié d'arts plastiques en collège à Paris et chercheur indépendant. Mes recherches en philosophie de l'art portent sur le cinéaste soviétique Serguei M. Eisenstein, le montage et le modernisme.
Cet article, publié dans Actualités et politique, Philosophie, est tagué , , , , , , , , , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

11 commentaires pour Au carnaval des imposteurs

  1. mais tous sont pareils…où se trouvent leurs idéaux sinon dans la représentation;l’orgueil,cette vanité redoutable ,l’argent aussi bien sur…

    J'aime

  2. Bonjour et merci pour le petit like déposé sur l’article de Jean Paul Gallibert…mon blogue n’a rien de sérieux il est fait de petites fantaisies et:) aucun article n’arrêtera votre esprit car mon blogue est trop superficiel;trop léger tout comme moi…n’est-ce pas non plus une certaine forme de grâce? tout est tellement sérieux dans le réel:):) j’ai besoin de cette légèreté pour vivre sinon je peux mourir c’est tout!

    J'aime

  3. Pascal Rousse dit :

    Texte modifié aujourd’hui par l’ajout au 4e § de la phrase suivante : « Ils ont également en partage une position paradoxale dans le semblant de débat dont ils sont les histrions : ils profitent d’un certain « relativisme » vulgaire pour faire douter leurs adversaires de la vérité et, en même temps, ils rejettent des modes et méthodes de pensée issus des sciences sociales, en tant qu’elles critiquent les « vérités » institutionnelles et les idéologies faites lois naturelles. »

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s