Fatale naïveté (bis) : le modernisme comme remède

Quelqu’un m’a dit il y a quelques années que j’avais la réputation, parmi mes connaissances et mes amis d’avoir « l’esprit ouvert ». Je n’étais pas spécialement flatté, mais je trouvais ça gentil.

Le problème, c’est que cette « ouverture » incite les malappris, les indélicats, les esprits peu subtils, vides et/ou infantiles à entrer chez vous comme dans un moulin et, réciproquement, à bafouer les lois de l’hospitalité quand ils vous tiennent chez eux.

En vérité, j’ai voulu croire en la morale que professe ma génération, qui se prétend héritière de l’esprit à la fois critique et généreux de l’après-guerre, et je me suis trouvé à peu près seul à l’appliquer. En effet, l’ouverture d’esprit ne devrait-elle pas former la vertu principale de ces temps où l’on prône encore la « démocratie » et le « pluralisme » ? Sans parler de la « tolérance » ? Mais bien fol est qui s’y fie : le dernier des coquins se croit dès lors autorisé à vous traiter comme il mérite lui-même de l’être, selon sa bassesse et le mépris qu’il a, au fond, de lui-même.

Je l’ai appris seulement maintenant, après trois années d’expériences parfois assez coûteuses. J’y ai perdu des amis, qui m’ont profondément déçu. Il y faudra un travail de deuil et de résilience.

Je vois déjà quelques uns sourire, ou hausser les épaules. Mais il est vrai que je préfère avoir longtemps ignoré ce que certains apprennent précocement et s’en trouvent souvent l’esprit borné de l’avoir su trop tôt, car la bassesse dont l’être humain peut se montrer capable les rend alors aveugles à ce qu’il peut avoir de meilleur et les ravale justement à cette bassesse même, qui leur obstrue l’imagination et l’intelligence. Car le plus malin est aussi le plus bête (« Le monde est plein de gens malins », disait Kurt Schwitters).

J’ai souvent laissé voir combien Nietzsche m’inspire et m’éclaire. Mais je me sens tout autant proche de son frère ennemi : Rousseau. En cela, sans évidemment prétendre me comparer à lui, je partage avec Derrida la même sensibilité à cette irritante contradiction, en laquelle je pense que l’on peut encore lire une tension philosophique majeure de notre temps : celle de l’égalité la plus fraternelle avec l’exigence la plus hautaine.

Il me semble évident que ce serait faire injure à l’intelligence aigüe, à la lucidité et à la profondeur de l’un et de l’autre que d’ignorer à quel point leur philosophie est hantée par son autre. C’est bien pourquoi, elles s’attirent et se repoussent à ce point. On trouve cette tension admirablement mise en scène, développée et approfondie avec une subtilité réjouissante par Robert Musil dans L’Homme sans qualités, et même d’une toute autre façon, tout aussi admirable, plus « cubo-futuriste », chez son frère ennemi (encore) : le James Joyce d’Ulysses.

Kasimir S. Malevitch, Un Anglais à Moscou, 1914

Kasimir S. Malevitch, Un Anglais à Moscou, 1914

Et, du côté de Nietzsche, il est impossible de le lire comme un philosophe sans cesser d’en faire l’idéologue réactionnaire d’un quelconque retour à un régime féodal ! Non, l’aristocratisme qu’il prône souvent est un défi lancé aux socialistes de son temps (qui n’ont, faut-il le préciser, plus rien à voir avec ceux d’aujourd’hui). Nietzsche n’est pas contre l’égalité, ce serait stupide à tous égards, mais veut en voir la passion s’élever à son idéal propre, digne d’une nouvelle civilisation, que j’appelle modernisme, celle-là même que les avant-gardes artistiques annoncèrent, avant d’être réduites au silence. C’est pourquoi il fustige la notion de pitié chez Rousseau et une certaine morale victimaire d’esclave, un ressentiment qu’il débusque jusque chez Socrate, comme corruptrices à la racine de tout ce que l’égalité comme idéal pourrait au contraire libérer de grand en l’humanité.

Nicolas Poussin, Paysage avec Diogene, vers 1657

Nicolas Poussin, Paysage avec Diogène, vers 1657

Et on le voit bien, ou on le devine, au spectacle rabougri, laid et rance que donne en ce monde l’esprit conservateur et, plus encore, réactionnaire. Rien de plus éloigné de Nietzsche que cette mesquinerie foncière, dont le petit-bourgeois demeure évidemment le type achevé, et se reproduit aujourd’hui en France chez les politiciens professionnels, les hommes d’affaire, les « intellectuels médiatiques », et autres essayistes. Certains d’entre eux ne s’y étaient du reste pas trompés quand ils pondirent en bande leur tout petit opuscule pour librairie de déstockage : Pourquoi nous ne sommes pas nitzschéens. Quelle grandeur d’âme !

Avoir « l’esprit ouvert », en ces temps où prévaut encore la morale d’esclave, celle de l’abaissement de la dignité humaine au nom de la « démocratie », celle de l’irrémédiable vulgarité médiatique, qui nous apprend à « vivre et penser comme des porcs », comme l’écrivait Gilles Châtelet, celle de la « République » néo-coloniale, celle où l’on s’ingénie à oublier à quel point André Breton mettait en garde les intellectuels contre la tentation de monter sur les tréteaux, c’est risquer d’oublier sa vocation d’être humain : « devenir adulte », comme le résumait le héros de l’admirable Eloge de l’amour de Jean-Luc Godard.

A propos Pascal Rousse

Je suis docteur en philosophie, professeur certifié d'arts plastiques en collège à Paris et chercheur indépendant. Mes recherches en philosophie de l'art portent sur le cinéaste soviétique Serguei M. Eisenstein, le montage et le modernisme.
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4 commentaires pour Fatale naïveté (bis) : le modernisme comme remède

  1. Anonyme dit :

    Bonjour Pascal,
    Ravie de te retrouver à travers ton écriture qui me touche, et m’interroge toujours autant.
    Dans la relation à l’autre, il s’agit souvent de trouver les mots pour dire ce que l’on voit, pour parler du visible, qui malheureusement pour certains n’a pas de limites au point que le regard peut parfois être violent comme un outil, jusqu’à meurtrir la réalité, bafouer les règles de bienséance. Dès les premières pages de la Recherche du temps perdu, Proust évoque notre impossibilité de voir ce que nous croyons pourtant connaître. « Même l’acte si simple que nous appelons « voir une personne que nous connaissons » est en partie un acte intellectuel. »
    Myriam

  2. Eric Thuillier dit :

    Bonsoir cher Pascal,

    En lisant cette confession douloureuse et votre citation d’André Breton m’est revenu le titre d’un de ses textes nommé «La confession dédaigneuse » dont je ne me souvenais pas du contenu mais seulement qu’il m’avait frappé. Du coup j’ai ouvert mon volume de la pléiade (apprécierait-il qu’on le lise dans cette édition?) qui le contient et lis cette première phrase :
    « Parfois, pour signifier «l’expérience» on a recours à cette expression émouvante : le plomb dans la tête. Le plomb dans la tête, on conçoit qu’il en résulte pour l’homme un certain déplacement de son centre de gravité » Et effectivement nous vivons des expériences qui nous mettent du plomb dans la tête sans que nous puissions bien démêler celui que nous devons à notre époque de celui, qu’en n’importe quel temps, la fréquentation des hommes nous aurait légué. Et bien sûr je ne pense pas au plomb synonyme de sagesse de la formule citée par Breton mais à celui de l’effroyable vulgarité qui nous enserre.

    J’aime bien dire à ceux que je côtoies en ce moment que nous vivons des temps alchimiques, que nos dons pour transformer l’or en plomb sont inégalés, et qu’il n’y a aucune chance de faire quoi que ce soit, par exemple une politique digne de ce nom, sans entreprendre une démarche inverse, sans être un peu chercheur d’or. Je vous laisse deviner le succès que j’obtiens auprès de gens qui ne savent plus tenir un discours politique de plus de trois minutes sans s’aider d’un projecteur power-point. Mais je continue à chercher l’or, et j’en trouve. Je crois que vous en chercher aussi, que vous en trouvez, et qu’il saura apaiser votre deuil. Car si je ne crois pas aux vertus consolantes des mots venus de l’extérieur, je connais celles des mots du chant intérieur et ne doute de la qualité du votre.

    Avec toutes mes amitiés. Eric.

    • Pascal Rousse dit :

      Cher Eric ! Merci infiniment, non seulement pour vos mots (car ils viennent eux-mêmes de l’intérieur), mais surtout pour le plaisir de vous lire et d’avoir ainsi de vos nouvelles. Oui, j’accorde tant d’importance à ces choses qu’elles ne peuvent me laisser indemne, mais elles nourrissent ainsi une écriture qui guérit : tout cela n’a donc pas lieu en vain, du moins pour moi et pour des personnes telles que vous. Je vous adresse donc un salut amical et fraternel à travers « la toile ». Pascal

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