Sociologisme et autonomie de l’art

d'après José Guadalupe Posadas, Fiesta de calaveras, 1908

d’après José Guadalupe Posadas, Fiesta de calaveras, 1908

« Quand l’art abandonne [son] autonomie et avec elle la forme esthétique par laquelle s’exprime l’autonomie, il succombe à la réalité qu’il cherche à comprendre et à accuser. S’il est fort possible que l’abandon de la forme esthétique reflète de la façon la plus directe et la plus immédiate une société dans laquelle sujets et objets sont fracassés, réduits en miettes, frustrés de leurs mots et de leurs images, le rejet de la sublimation esthétique fait de ces œuvres des pièces détachées de la société même dont elles veulent être l’anti-art. L’anti-art se condamne lui-même d’emblée. »

Herbert Marcuse, La Dimension esthétique (cité par Michel Lequenne, dans Marxisme et esthétique, éditions La Brèche, 1984, p. 73)

Nous sommes entrés dans un monde où c’est seulement la position dans la hiérarchie sociale qui légitime l’autorité de la parole. Cela vaut tout autant pour les « intellectuels » que pour les autres : la valeur personnellement forgée, l’indépendance et l’honnêteté sont sans effet sur la scène de ce monde.

On a l’impression de voir se réaliser seulement maintenant ce déterminisme social auquel les marxistes « orthodoxes » soumettent la culture. Jamais, en effet, le fameux rapport de détermination de la « superstrucure » culturelle et idéologique par « l’infrastructure » économique des rapports de production et de l’état de la technique, n’a semblé aussi pesant qu’aujourd’hui. Qui n’a pas le sentiment que toute soi-disant « création » n’est que le reflet plus ou moins divertissant ou scolaire de l’état de choses, dans lequel l’individu ne s’est sans doute jamais trouvé aussi borné ?

Cela semble donner raison à ces « marxistes », comme si toute illusion s’était enfin dissipée, ne nous laissant plus qu’à choisir ou composer entre le « créneau » de la culture de masse et celui de la culture « élitiste », l’une et l’autre simples reflets des polarisations du champ culturel accaparés par les forces sociales en présence, exclusivement régies par l’économie de marché.

Robert Musil

Robert Musil

Mais on peut tout autant y voir ce que l’on appelle une prophétie auto-réalisatrice.

En effet, cette désertification et cette stérilisation de l’activité de l’esprit, ne sont-elles pas tout autant la conséquence d’un très grave recul de l’autonomie de la pensée ? Le marché et, par conséquent, le libéralisme a toujours nourri un scepticisme radical envers tout ce qui ne peut soutenir l’épreuve du calcul utilitaire. L’art authentique, en effet, est le royaume de la valeur d’usage, incompatible avec la valeur d’échange. Or, le dogme libéral n’avait jamais réussi à s’imposer totalement. Comme l’a notamment montré Karl Polanyi, le libéralisme a toujours dû composer avec la persistance d’institutions radicalement étrangères au monde qu’il entendait constituer. Cela engendrait, avant les guerres mondiales, une certaine confusion et une désorientation fécondes, comme l’a si merveilleusement mis en scène Robert Musil dans L’homme sans qualités, — et une incertitude, une indétermination de l’être favorable à de nombreuses aventures personnelles, à travers les multiples interstices laissés ouverts par ce conflit interne à la civilisation. On pourrait nommer ces itinéraires si divers et contradictoires, avec Merleau-Ponty, des aventures de la dialectique !

Or, les marxistes « orthodoxes » ne l’entendaient pas ainsi et, aujourd’hui encore, à parcourir la littérature courante de ses diverses obédiences, trotskistes compris (à quelques exceptions près), le soupçon a toujours visé implacablement les œuvres de l’esprit dans leur autonomie, laquelle est systématiquement déniée au nom de « l’idéologie ». Ensuite, on en verra d’aucuns tout occupés par des « analyses » « marxistes-léninistes » appliquées aux « blockbusters » cinématographiques, célébrés pour leur caractère « populaire », voire « réaliste ». On préfèrera, disons, Spielberg à Tarkovski…

Marcel Janco, masque, vers 1919

Marcel Janco, masque, vers 1919

Ainsi, les virulentes attaques contre l’ordre établi menées par les avant-gardes artistiques n’ont jamais vraiment été payées de retour par les « révolutionnaires professionnels ». Pour l’historien marxiste Hobsbawm, par exemple, Dada n’est qu’une désarticulation de la pensée, rejoignant presque mot pour mot le jugement d’historiens libéraux du XXe siècle tels que Droz et Rowley. L’artiste, même quand il tente de servir, est suspect : c’est un « enfant » qu’il convient de surveiller de près et de châtier fréquemment, car il n’est pas sérieux, ce n’est qu’un saltimbanque. Mais, on n’a pas encore trouvé le moyen d’en débarrasser la société.

En vérité, ce discours « marxiste » doit se voir appliquer à lui-même le réductionnisme qu’il promeut : ce n’est en effet, comme les « intellectuels médiatiques », qu’une curiosité d’époque, le symptôme du sort malheureux qui aura été de plus en plus fait à l’autonomie et à l’indépendance personnelles dans la « société du spectacle ». Il en existe une version « postmoderne », sans doute destinée à justifier l’intégration professionnelle des « artistes » à « l’entertainment culturel » qu’on ose appeler encore « art contemporain ».

Raoul Hausmann, Le critique d'art, 1919-20

Raoul Hausmann, Le critique d’art, 1919-20

Ainsi, le dénigrement de la culture exigeante et, en même temps, la capture et l’exploitation institutionnelle et marchande conjuguées de ses miettes et de ses « niches », est tout autant le résultat d’une commune immersion dans « les eaux glacées du calcul égoïste », que du ressentiment d’un certain sociologisme à l’égard de l’art et des artistes. Le spectacle dégradant et dérisoire du présent système intégré institutionnel-marchand de l’art et de la culture, qui semble aujourd’hui justifier cette haine, en est finalement le résultat. Or, les créateurs et les créations authentiques se trouvent tout autant à la marge qu’au milieu de cet empire du mensonge. Comme l’a montré Philippe Sers, il faut avant tout mettre en place les outils du discernement, et non chercher où se trouve le « bon camp », ni se laisser fasciner par les flûtistes de la paranoïa anti-système.

Mais une pensée de la trace, du support et de l’écriture, capable de se nourrir par l’image à des sources vives, ne se laissera pas arrêter par des morts-vivants sourds et aveugles au principe espérance.

A propos Pascal Rousse

Je suis docteur en philosophie, professeur certifié d'arts plastiques en collège à Paris et chercheur indépendant. Mes recherches en philosophie de l'art portent sur le cinéaste soviétique Serguei M. Eisenstein, le montage et le modernisme.
Cet article, publié dans Art, Culture, Pensée artistique, est tagué , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s