Un nouveau crépuscule des idoles

Kandinsky, CompositionVI, 1913

Kandinsky, CompositionVI, 1913

Il me semble que nous assistons de nouveau (et, j’espère, définitivement) à l’agonie du libéralisme et de son factotum, le capitalisme.

Qu’on en juge : montée constante des extrêmes droites et des fondamentalismes, aussi bien religieux que rationalistes, à côté d’une percée inédite depuis longtemps d’un vote de gauche radicale dans de larges couches de populations, y compris dans le monde anglophone, émergences de mouvements auto-organisés d’occupation de l’espace public en vue d’instaurer une radicalité démocratique (qui prétend expliquer qu’ils ne savent pas ce qu’ils veulent ?)… tout cela ressemble un peu, sur ce plan en tout cas, à la situation décrite par Karl Polanyi dans les années 1930.

John Heartfield, Le visage du fascisme, vers1933

John Heartfield, Le visage du fascisme, vers1933

En effet, si le communisme et le fascisme eurent quelque chose en commun, c’est uniquement d’avoir été des réponses étatiques, échafaudées dans l’urgence, au péril mortel auquel la faillite totale du libre-échangisme exposa les sociétés occidentales, au début du XXe siècle. En ce sens, les prévisions de Marx sur l’incapacité autodestructrice du capitalisme à surmonter ses propres contradictions se sont trouvées vérifiées. Seulement, si le capitalisme s’est pourtant relevé de ses cendres, c’est qu’après l’expérience désastreuse du fascisme, essentiellement destiné à réprimer l’organisation et l’émancipation des prolétaires et à protéger la propriété, et sous la pression du communisme, les puissances occidentales ont inventé (grâce à l’expérience étatique imposée par la guerre moderne) « l’État providence », sorte de compromis entre les idées de Keynes et la social-démocratie. On le sait, ce modèle productiviste et « redistributif » dura autant que l’épuisement des ressources naturelles n’était pas encore sensible et que la baisse tendancielle du taux de profit semblait enrayée.

Depuis, nous sommes entrés dans une sorte de chaos cybernétique (appelé « condition postmoderne » par Lyotard), alimenté par la spéculation financière informatisée et les complexes militaro-industriels (cas d’école : l’invasion de l’Irak). Le tout est géré à la petite semaine par des technocrates, tellement corrompus qu’ils se sont persuadés d’être honnêtes, puisqu’ils appliquent un « droit » forgé par leurs semblables. Le simulacre de l’idéologie libérale, autrefois cohérente avec l’évolution réelle du monde vers le libre-échange (l’infrastructure), ne sert plus aujourd’hui qu’à distraire les naïfs, qui veulent encore croire à la « fin de l’histoire » et au « meilleur des mondes possibles » pour leurs petites « libertés individuelles » de supermarché (certains espèrent aussi qu’un douloureux démenti par le réel attendra qu’ils fussent déjà morts).

Johannes Itten, La tour rouge, 1917-18

Johannes Itten, La tour rouge, 1917-18

L’imposture du libéralisme repose notamment sur la croyance en une notion erronée de la liberté, comme l’avait déjà démontré Max Stirner dans L’unique et sa propriété. Car, le programme libéral n’a jamais visé à l’émancipation de l’individu concret, mais au contraire à le soumettre au général, sous l’égide de la norme en soi, au nom d’un ensemble d’abstractions, des « idéaux » (le libéralisme est bel et bien un idéalisme) tels que : la Propriété (surtout), la Liberté (sans préciser de qui ou… de quoi et, avec Locke, indexée à la propriété privée ; par conséquent, le non-propriétaire, c’est-à-dire, le prolétaire ou le simple autochtone chasseur-cueilleur, ou éleveur semi-nomade, n’y ont de fait aucun droit), l’Homme, la Prospérité, la Nation, l’Intérêt général, la République, le Droit, la Justice, le Travail, l’Échange, la Démocratie, la Concurrence, l’Innovation, l’Ordre, la Sécurité, etc. ; autant d’hypostases érigées en lieu et place des anciennes divinités, modernes totems, dotés des mêmes caractères sacrés propres à justifier toutes les répressions, ainsi que l’existence et la domination de nouvelles castes de gardes-chiourme, chargées de les faire respecter. C’est toujours substituer la morale au politique (rien de plus affreusement moraliste qu’un Liberal), sous le couvert d’une dogmatique scientiste (l’économie). Ainsi, le diagnostic de Nietzsche s’applique toujours.

Si ce sont plutôt les solutions réactionnaires qui l’emportent aujourd’hui derechef, pour le moment, cela tient essentiellement au funeste « succès » du libéralisme dans la « bataille des idées », menée avec acharnement, avec tous les moyens dont peut disposer qui détient le pouvoir économique. Ainsi, à force de fausser les débats et d’intoxiquer les esprits en cherchant à discréditer toute pensée sociale progressiste, égalitaire et libertaire, jusqu’à confondre les « extrêmes » (rappelons, comme exemple relativement récent, le répugnant dessin de Plantu, publié par L’Express, sur Le Pen et Mélanchon), faire croire que communisme et nazisme sont identiques, à force aussi d’agiter la peur de l’inconnu et de flatter le conformisme, on aboutit au résultat prévisible : la renaissance de la bête immonde. Car le libéralisme ne règne encore que par l’illusion qu’il n’y a pas d’alternative et que tout arrive par nécessité, certainement pas en cultivant le principe espérance. Ce n’est que l’avantage de qui occupe encore le terrain et a pour soi la force du fait accompli, face au désir de sécurité des sujets. C’est pourquoi, comme l’a expliqué Alain Badiou, les plus désespérés se vouent aux extrémismes réactionnaires, quand on leur interdit toute autre issue.

Le maître-mot dont se flattent les libéraux, c’est responsabilité : seront-ils capables de se l’appliquer à eux-mêmes, comme ils savent si bien l’appliquer surtout aux autres ? Si on regarde ce qui se passe au Luxembourg, par exemple, il y a bien lieu d’en douter.

Kandinsky, CompositionVII, 1913

Kandinsky, CompositionVII, 1913

A propos Pascal Rousse

Je suis docteur en philosophie, professeur certifié d'arts plastiques en collège à Paris et chercheur indépendant. Mes recherches en philosophie de l'art portent sur le cinéaste soviétique Serguei M. Eisenstein, le montage et le modernisme.
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