1987 : la dialectique de l’ange

1987. Pour moi, cette année fut un tournant décisif. 21 ans. Première année en architecture à Paris, après bien des errances et avant bien d’autres, dix ans plus tard, lorsque j’aurai fini mes études. J’écris ici au seuil d’un nouveau tournant : celui du livre.

Je ne suis absolument pas cinéphile. Il y a tout un pan du cinéma que j’ignore et qui ne m’intéresse pas beaucoup : Hollywood et les films de divertissement en général, sauf exceptions, bien entendu. Pourtant, deux films auront bien joué un rôle inaugural dans la formation tardive (n’étant pas un héritier) de ma culture personnelle et de ma pensée : Salò ou les 120 journées de Sodome, de Pasolini, 1976, et Les ailes du désir de Wim Wenders, 1987.

J’ai tout de suite senti, sans en avoir encore une claire conscience, à quel point ce film de Wim Wenders m’ouvrait à ma propre perception du monde et me l’a très profondément donnée à penser.

Une discussion sur le transhumanisme avec Laurent Courau (via facebook), créateur et toujours rédacteur de La Spirale, excellente revue en ligne, me ramène à ce film et au chemin existentiel qu’il m’a frayé, comme à beaucoup d’autres sans doute.

En effet, j’objectais que l’opposition au développement techno-scientifique incontrôlé ne provient pas forcément d’une arrogance de l’esprit humaniste classique, plaçant l’homme au sommet du règne naturel. Depuis que la technologie semble s’imposer selon une logique immanente, qui ne laisse paradoxalement plus de place au contrôle de la raison et à la volonté humaine, elle se présente dès lors comme une quasi transcendance que seul l’orgueil du petit homme prétendrait entraver, ou asservir, tels les robots dans Blade Runner, 1982, le dessin animé Metropolis, 2001, ou Ghost in the Shell, 1995. En réalité, la pensée de certains transhumanistes est plus complexe, mais il n’est pas du tout certain que ce soit cette tendance qui l’emportera ; les inquiétudes demeurent face à ce qui pourrait s’annoncer, du côté de la Silicon Valley, comme la matrice d’un nouveau totalitarisme, ou du moins comme une nouvelle fuite en avant du productivisme capitaliste.

Or, pour en venir au fond de cette réflexion, je crois que beaucoup d’êtres humains se détournent pour une raison plus fondamentale de toute idée de progrès indéfini et nécessaire par la techno-science, héritée des philosophes Francis Bacon et Concordet, qui aboutirait, selon les transhumanistes à l’abolition de la mort. Car, notre être fini est la condition du bonheur de vivre. Notre être est mortel et corporel, animal, allié à cette part d’indéterminé où se déploie la conscience et la capacité de commencer, d’apporter au monde du nouveau mais aussi de le penser. Notre misère géniale est le creuset de nos joies et il n’y en a pas d’autre. Tel est pour moi le sens profond du film de Wim Wenders.

Ce qui s’oppose et résiste à l’apologétique de « l’obsolescence de l’homme« , portée par le transhumanisme, ce n’est donc pas cet humanisme présomptueux qui forme la vision bourgeoise du monde, mais au contraire la sagesse d’une pauvreté désirée et choisie, mais une liberté fondée sur le fait d’avoir un corps (Sartre), telle que Wim Wenders et Peter Handke ont su la représenter dans cet intermède entre les catastrophes historiques du XXe siècle et celles du XXIe…

Il faut souligner (je ne l’ai vu nulle part) que cet amour sublime d’un ange pour une femme s’inspire d’un récit biblique particulièrement mystérieux, de la Genèse, 6, 1 (traduction dite de Jérusalem) :

« Lorsque les hommes commencèrent d’être nombreux sur la face de la terre et que des filles leur furent nées, les fils de Dieu trouvèrent que les filles des hommes leur convenaient et ils prirent pour femmes toutes celles qu’il leur plut. Yahvé dit : « Que mon esprit ne soit pas indéfiniment responsable de l’homme, puisqu’il est chair ; sa vie ne sera que de cent vingt ans. » Les Nephilim étaient sur la terre en ces jours-là (et aussi dans la suite) quand les fils de Dieu s’unissaient aux filles des hommes et qu’elles leur donnaient des enfants ; ce sont les héros du temps jadis, ces hommes fameux.« 

Le film donne un sens messianique à cette rencontre du Ciel et de la Terre au cœur de l’Europe déchirée, dans la ville de Berlin encore dévastée et sectionnée par le Rideau de fer.

Il pose ainsi la question d’une autre politique, d’une autre conception de l’Histoire. Ces anges dans le ciel de Berlin, chroniqueurs des vies quotidiennes, non des actes des puissants, ce vieil aède essoufflé, errant comme Ulysse, qui se demande comment il va bien pouvoir narrer la nouvelle Iliade à ses semblables et relancer ainsi le temps, nous parlent de l’esprit de Walter Benjamin méditant sur l’Angelus Novus de Klee. Cette nouvelle politique sera celle des gens ordinaires, de l’expérience de la catastrophe et des ruines, qu’il faudra médier par une nouvelle dialectique, négative (comme la voulait Adorno) et ouverte : une dialectique de l’autre. Une pensée des images dialectiques, disloquant l’interminable récit de la domination.

Paul Klee, Angelus Novus, 1920

Paul Klee, Angelus Novus, 1920

1987 : 70 ans après la révolution russe, 2 ans avant la chute du communisme bolchevique (la perestroïka durait déjà depuis 2 ans). 15 ans après, je rencontrai celle qui deviendra mon épouse, Ulla, et je pris cette décision, j’assumai ce sérieux (ce devenir adulte, dira Jean-Luc Godard dans L’Éloge de l’amour en 2001). Voilà bientôt 30 ans que ce film capital de Wenders est sorti. Je m’aperçois à quel point son esprit m’aura guidé et me guide encore, dans ma vie comme dans ma pensée.

 

A propos Pascal Rousse

Je suis docteur en philosophie, professeur certifié d'arts plastiques en collège à Paris et chercheur indépendant. Mes recherches en philosophie de l'art portent sur le cinéaste soviétique Serguei M. Eisenstein, le montage et le modernisme.
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4 commentaires pour 1987 : la dialectique de l’ange

  1. Bravo ! Magnifique texte et Je partage ce sentiment et pensées ! Merci Pascal.

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