La question Mod

Le livre de Paul Anderson (dont certaines illustrations sont tirées) : "l'Evangile" de la "nouvelle religion" !

Le livre de Paul Anderson (dont certaines illustrations sont tirées) : « l’Evangile » de la « nouvelle religion » !

J’ai commencé un projet d’essai philosophique sur le sens de l’appartenance à une culture née à Londres vers 1959 : les Mods ou Modernists. Cette culture s’est ensuite répandue dans toute l’Europe, puis dans le monde entier vingt ans plus tard, à partir de 1979. Elle a connue des éclipses, durant les années 1970 et les années 1990 (bien que la Britpop de cette période s’y référât), mais elle existe toujours et connaît encore un renouveau, depuis une dizaine d’années environ.

L’enjeu est de comprendre pourquoi des jeunes gens s’engagent vraiment corps et âme dans cette culture, qui marque profondément la vie entière de certains : « Once a Mod, always a Mod ! »

Le Modernism définit une identité nouvelle. Le monde capitaliste est issu de la dissolution des identités et des solidarités traditionnelles. Ce régime tend à susciter des individus isolés, privés de la subjectivité que chacun doit pouvoir puiser dans une vie sociale, une communauté où il trouve les sources du sens. L’isolement individuel est aujourd’hui improprement appelé « individualisme » par certains moralisateurs. Je dis improprement, car il dépossède les individus de leur dignité, de leur autonomie, leur puissance d’être, d’agir et de créer. Tout le monde sent bien en vérité que ce monde repose sur le conformisme.

Modernists dans un café à Londres, vers 1966

Modernists dans un café à Londres, dans les années 1960

Or, en Grande-Bretagne, à la fin des années 1950, de jeunes individualistes ont élaboré un style nouveau, se sont reconnus et réunis en lui et ont ainsi engendré une nouvelle culture qui a tranché sur le monde ambiant de ce temps.

La Grande-Bretagne de ce temps, encore marquée par la guerre, était en retard sur le continent, alors en pleine reconstruction et en pleine modernisation. Contre la grisaille, le conformisme et l’establishment d’avant-guerre, ces jeunes issus des classes laborieuses (ouvriers, petits employés instruits issus des grammar schools, hipsters des art schools, enfants de petits commerçants juifs, dont des tailleurs, etc.) ont construit eux-mêmes cette modernité dont ils étaient encore privés, parallèlement à l’invention du pop art, par les intellectuels et artistes de l’independent group. Cette création populaire autonome donna lieu à un véritable modernisme, subversif, ironique, témoin du pouvoir créateur du peuple. Ce qu’on a appelé les « swinging sixties » n’en fut que la récupération et l’inévitable falsification par les classes dominantes, par le moyen des industries culturelles (maisons de disques, mode, médias), à partir de 1963.

Au Scene Club, début des années 1960

Au Scene Club, début des années 1960

Ce projet se poursuit donc par des articles sur un excellent blog français, Le Cercle Modernist dédié à cette culture, conçu et rédigé essentiellement par mon ami Alexandre Saillide-Ulysse, éminent acteur de cette culture en France depuis les années 1980. C’est avec son aide et celle d’un autre éminent acteur français de notre culture, mon ami Laurent Grux, que cet essai pourra aboutir. Tous deux furent membres des Mods de Gambetta à Paris.

J’ai commencé par en aborder le fondement musical, la redécouverte du blues par les Modernists de Soho, à travers un commentaire développé du fameux livre de LeRoi Jones : Le peuple du blues (seconde partie de l’article ici). Ensuite, je m’attache à comprendre de façon sensible de quelle situation cette culture est née. Le cinéma britannique des années 1950-60 est pour cela un véritable trésor, qui a enregistré d’authentiques aspects de l’existence des britanniques à travers des chefs d’œuvres (méconnus en France) d’une grande sensibilité à la vie sociale et aux destins individuels qui s’y nouent. Beaucoup de ces films sont inspirés par un courant littéraire appelé « Angry young Men » par les journalistes. L’étude des œuvres marquantes de ce groupe disparate donnera lieu à une autre article.

Aventure à suivre…

Image du film Brighton Rock, 2011

Image du film Brighton Rock, 2011

A propos Pascal Rousse

Je suis docteur en philosophie, professeur certifié d'arts plastiques en collège à Paris et chercheur indépendant. Mes recherches en philosophie de l'art portent sur le cinéaste soviétique Serguei M. Eisenstein, le montage et le modernisme.
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7 commentaires pour La question Mod

  1. weber dit :

    Ah oui j’avais un doute sur la connotation potentiellement nostalgique, voire réactionnaire (au sens d’école de pensée à la Burke, pas comme une injure) sur le thème des identités révolues faisant place au magma de la désubjectivation. Eh bien, on est sur la même longueur d’onde à ce que je crois à ce sujet : ni nostalgie du passé pour le passé, ni mépris de ce qu’il fut et de ce qu’il peut nous donner comme exemple pour (re?)faire société plus humaine. Je ne connaissais pas que très peu le mouvement des mods, mais ça m’a tout l’air d’être une incarnation intéressante d’une forme de vie où le collectif et l’individuel s’endosmosent (petite coquetterie lexicale tirée de mes lectures de jeunesse passionnées de Bergson 😉 ) sous une forme harmonieuse.

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  2. weber dit :

    oui, mais Nietzsche ne prétendait pas « vérifier » ses affirmations, son perspectivisme sur des notions comme la vérité l’en empêchait et, de toute façon, s’il y a bien une pensée qui ne m’a jamais vraiment emballé, c’est bien celle de Nietzsche sur des questions comme la vérité.
    C’est curieux à mon sens de poser cet affaiblissement de l’identité chrétienne liée aux guerres de religion car aucun des deux grands partis ne prétendait ne pas être chrétien, ce sont deux versions du christianisme qui se sont fait jour dans leur entrechoc violent. On peut penser que cette subdivision a affaibli le christianisme, point dont je ne suis aucunement certain, mais ça me paraît très loin de l’idée initialement défendue dans votre post d’une perte de la subjectivité traditionnelle car ces deux courants, au-delà de leur divergence, puisent massivement dans la tradition chrétienne.
    Mon livre de chevet sur le capitalisme et le marché, c’est la grande transformation de Polanyi qui lui , loge le tournant historique majeur plus ou moins après la chute de Napoléon (bien que pour le capitalisme est largement antérieur mais ne permet pas de cerner la spécificité du nouveau système de marché qui se met en place à cette époque et qui caractérise la modernité). Mais là encore, pour des raisons qui n’ont pas de rapport avec celles d’une vacance des identités. Je ne prétends pas ici qu’il a raison, mais la question est difficile et profonde, c’est tout ce que j’ambitionnais de faire part via mes remarques initiales;

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    • Pascal Rousse dit :

      Merci encore pour ces remarques vraiment stimulantes !

      J’oserais dire que l’on peut, en philosophie, s’attacher à vérifier des affirmations, des postulats, etc., qui ne sont pas pour autant des vérités, à savoir par une certaine cohérence, ou une certaine puissance du discours ou de la pensée. Je vous accorde évidemment que ce n’est pas sans danger et que la référence à Nietzsche l’aggrave. Mais c’est en même temps, y compris et peut-être surtout sur le plan méthodique, libérateur.

      Mais, pour être plus simple, le ton lapidaire de mon texte s’autorise aussi de la situation du blog, où l’on peut publier des essais d’essais, sans toujours se soucier de précautions. Quand cela permet une discussion comme la nôtre, c’est excellent !

      Enfin, J’avais Polanyi dans l’esprit au cours de la discussion, mais je ne voulais pas le citer tout de suite, pour laisser la discussion ouverte. En effet, je pense que sa façon de définir la spécificité du libre-échangisme est la plus pertinente, à ma connaissance. L’identité n’est pas son problème, mais rien ne nous empêche d’élaborer nous mêmes cette relation.

      Je tiens à préciser, même si ça ne vous a peut-être pas effleuré, que je n’ai aucune nostalgie pour les identités du passé, quelles qu’elles soient. En revanche, ces cultures populaires (subcultures ou sous-cultures, dans le langage sociologique et sémiologique des cultural studies), dont les Mods, ont montré que l’on pouvait inventer des identités modernes (non passéistes), posant à neuf ces questions de l’émancipation de l’individu et de l’appartenance à une forme de collectivité, par exemple à travers une culture.

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  3. weber dit :

    rebonjour,
    euh si le développement ultérieur permettra de justifier les affirmations posées, c’est bien tout de même qu’on cherche à énoncer des vérités (but absolument légitime et prioritaire à mes yeux, surtout quand on use…d’affirmations théoriques 🙂 )
    deuxième écart persistant : bien sûr que de fait le lien dissolution des identités traditionnelles- essor du capitalisme a pu être conçu de la manière que je rappelle. C’est même plutôt la doxa très majoritaire. Mais je ne comprends pas votre référence aux guerres de religions. Elles s’inscrivent au coeur d’identités religieuses très affirmées, relèvent non de leur vacance mais de leur choc, et ne sont pas antérieures à l’émergence du capitalisme, ainsi qu’une lecture même très superficielle d’ouvrages aussi classiques que ceux de Braudel l’indique. Mais je vous rejoins en estimant qu’on peut choisir de mettre l’accent sur l’existence de ce lien, trop souvent inaperçu, plutôt que son arrimage chronologique. Bien cordialement, et bonne continuation,

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    • Pascal Rousse dit :

      Pas nécessairement : une affirmation ne se veut pas forcément une vérité, voyez Nietzsche, par exemple.

      Les guerres de religions, mais j’ai évité de citer d’autres exemples pouvant remonter plus haut (voir les historiens du Moyen-Âge…), peuvent parfaitement être considérées comme un moment d’affaiblissement et de dissolution fatales de l’identité « chrétienne » occidentale, entraînant avec elle bien d’autres formes culturelles. Quant à Braudel, sa périodisation implique une certaine vision qui peut être discutable et est d’ailleurs discutée. Faire remonter l’émergence du capitalisme au XVIe siècle, cela implique une certaine vision du capitalisme, elle-même discutable. L’existence d’une bourgeoisie, par exemple, n’implique pas encore celle du capitalisme…

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  4. weber dit :

    Bonjour, quelques commentaires:
    1) correction comptable: si le mouvement mods émerge en 1959 et gagne le monde à partir de 79, en toute bonne logique, l’écart est non de 30 ans comme allégué mais de 20 !
    2) le problème que j’ai éprouvé à la lecture du post est l’impression de formules ultra-dogmatiques qui pourtant recoupent parfois des erreurs manifestes et qui finalement relèvent davantage du trac inconscient de lui-même que de l’analyse rationnelle. Ainsi, dire que le monde capitaliste est issu de la dissolution des identités traditionnelles est très contestable. Ordinairement on souligne plutôt (même chez Marx) que c’en est une conséquence et non la cause, encore moins une cause exclusive…
    3) des individus privés de subjectivité, ce sont des cercles carrés, une impossibilités conceptuelle manifeste. A la limite, on peut dire des subjectivités stéréotypées, appauvries etc..
    4) l’idée que la subjectivité puise dans le milieu social, ok. Les communautaristes américains (comme Michael Sanders ou Charles Taylor) ont écrit des pages intéressantes à ce sujet. Mais il faut avoir à l’esprit que ce monde social n’a nullement disparu, il s’est modifié avec sans doutes bien des phénomènes de précarisation et d’atomisation pathologique d’un point de vue social des subjectivité mais là encore, l’analyse devrait recourir à des nuances et au respect de la complexité des fait, pas user de formules lapidaires.
    5) Point aveugle regrettable : le présupposé que le sens d’une existence ne se trouve que dans le milieu social. C’est faire fi de la condition rationnelle de l’homme qui est apte à critiquer, à se distancer des normes de son milieu social d’origine pour vanter je ne sais quel instinct moutonnier. L’émancipation propre au mouvement historique de l’Auflärung mérite mieux; Cette valorisation de la liberté individuelle, de sa source autonome de réflexion et d’action, dont Kant est d’ailleurs un des plus grands penseurs, participe du concept de l’individualisme ici jeté aux poubelle de l’infamie faute d’avoir été compris. Pour moi c’est une position et une perspective qui persiste à conserver une valeur très élevée, ce qui n’interdit évidemment pas de se demander si les conditions de vie moderne, bien loin des clichés ressassés, ne favorisent pas une atrophie de l’individualité qui requiert un développement de l’esprit, de la faculté de réflexion, une éducation ambitieuse qui, euphémisme, ne me paraissent pas être promus pour le grand nombre…C’est dire que je vous rejoints sur l’idée qu’en réalité le conformisme mène la danse, mais je n’en fais pas une appendice de l’individualisme, bien au contraire;
    Le reste de l’article m’a appris bien des choses et je n’ai aucune critique/remarque à ajouter; Cordialement,

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    • Pascal Rousse dit :

      Bonjour « Weber » et merci beaucoup de votre intérêt ! Merci surtout pour votre remarque comptable : c’est corrigé. Je vous rassure, je ne suis pas du tout d’un tempérament dogmatique, encore moins « ultra-dogmatique »… Il s’agit ici de poser un certains nombres d’affirmations, des postulats si on veut, que le développement de l’essai promis permettra de vérifier : on ne chercher pas ici à énoncer des « vérités ».

      La relation entre la dissolution des identités traditionnelles et l’émergence du capitalisme a bien pu se concevoir comme vous le dites. Rien n’interdit de la concevoir autrement et, en effet, que ce régime s’est plutôt installé par défaut, sur une vacance. Un fait historique d’importance pourrait l’indiquer : les guerres de religion et les persécutions de diverses sectes issues de la Réforme montre bien que le « monde ancien » était en lui-même travaillé par des forces centrifuges. Mais l’important, c’est surtout la relation entre le capitalisme et la dissolution de ces identités, quel qu’en soit l’ordre de causalité.

      Un individu est avant tout une entité distincte. Il peut donc fort bien être sans subjectivité. En revanche, pas de subjectivité sans individualité.

      Personne ne prétend ici que le milieu social a disparu : des individus aussi isolés soient-ils entretiennent forcément un minimum de relations, par exemple de langage, formant donc un milieu social. C’est tellement évident qu’il n’y a pas à le préciser à chaque fois.

      En effet, un individu ne peut pas éviter de trouver la source de sa subjectivité dans son milieu social, fût-ce en s’opposant à celui-ci pour s’émanciper. Mais, chemin faisant, il se heurtera aussi à des forces aliénantes extérieures à ce milieu et je prétends qu’il saura d’autant mieux lutter contre celles-ci qu’il saura puiser dans ses « racines ». Un excellent exemple de cela, c’est précisément la façon dont les esclaves ont su créer cette culture afro-américaine dont parle admirablement LeRoi Jones. Par ailleurs, chaque individu puise également dans sa propre liberté, c’est-à-dire cette « impulsion » qui le pousse à avoir conscience de lui-même comme unique et qui peut le pousser, en effet, à s’émanciper aussi de son milieu social. Mais cette « impulsion » à la source de la liberté individuelle demeure fort difficile à penser, si on cherche à la définir de façon positive, disons comme « spontanéité », non seulement comme négativité.

      Pour ce qui est de l’individualisme, il me semble que vous m’avez mal compris, puisque je reproche à certains moralisateurs contemporains de le prendre pour la cause de tous les maux et même du régime d’oppression appelé capitalisme. Ce qui fait problème pour moi, c’est l’isolement, qui rend précisément impossible un authentique individualisme, même dans les classes dominantes.

      Merci bien pour vos stimulantes remarques.

      Bien cordialement

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