de la crise

Publié en avril 2009 sur le forum « D’autres regards sur la crise » ouvert et refermé par France Culture.

« La crise » se résume ainsi : le roi est nu. Sauf qu’aujourd’hui, le roi est comme une hydre à mille têtes : apocalypse ? Mais l’apocalypse est le dévoilement de la vérité dans le déchaînement du mensonge.

L’imagination nue est tétanisée dans l’immanence. Le présent n’est rien, il faut écrire le temps.

L’affaire de l’économie ce sont les choses. Quand on lui confie des vivants, elle en fait des choses parce qu’elle ne saura jamais faire autrement.

Définissons politiquement et culturellement le capitalisme : la production économique se substitue totalement à la production symbolique et politique de valeur. Le capitalisme est une oligarchie, c’est-à-dire le pouvoir des riches constitués en « caste ». Il suppose l’inégalité naturelle des individus comme fondement et justification d’une hiérarchie sociale immuable. Il suppose également que l’être humain est intrinsèquement mauvais : seule une même élite sociale et culturelle pourrait alors réaliser l’idéal de « l’homme ». Le stalinisme était un « capitalisme d’État ». Mais la croyance symétrique en la bonté naturelle de l’être humain ne résiste pas plus au réel. L’être est indéterminé et l’égalité est un constituant anthropologique : il faut du symbolique pour s’orienter dans le monde et distribuer les rôles.

Les démocraties représentatives sont encore soumises à la fabrique du consentement, inventée pour extorquer l’engagement dans la guerre de 1914-18. Le gouffre abyssal entre opinion et gouvernement, qui est le vide atroce où le politique s’abyme, est un facteur capital de cette crise. L’existence des « majorités silencieuses » est le symptôme d’impuissance le plus grave face aux menées antipolitiques des puissances économiques du capitalisme. Le principal champ de bataille : l’instruction des esprits et l’éducation des sensibilités. Réduire les lieux de formation des esprits et des sensibilités aux normes du retour sur investissement, c’est assassiner la démocratie.

La perversité congénitale du capitalisme, c’est d’imposer le retour sur investissement comme unique mesure de la valeur. L’économie de marché peut exister dans d’autres régimes de civilisation. Celle-ci n’implique pas la propriété privée individuelle : les biens et les services peuvent s’échanger ou se distribuer par des « personnes morales », c’est-à-dire des communautés ou des coopératives. Telle est la proposition de Proudhon, le fondateur du socialisme libertaire. « La propriété, c’est le vol » n’est pas un slogan, mais une déduction logique.

La pleine jouissance de la propriété privée et la liberté d’entreprendre en régime capitaliste ne peut être réservée, mécaniquement, qu’à un très petit nombre pour en déposséder les autres. Ses supposés progrès et avantages matériels collatéraux sont un écran de fumée devant ce scandale au regard de la justice. Il est la matrice de toutes les violences, sous ce régime. La démocratie n’y est pas une fin, mais un moyen : elle l’avantage provisoirement parce qu’elle affaiblit l’État à mesure que les libertés individuelles progressent. Mais celles-ci, dans le cadre du capitalisme, sont limitées à la mesure d’une autonomie authentique raréfiée. Le résultat que l’on voit partout est absurde : la loi du marché contraint l’autonomie à s’user au travail, lequel perd ainsi tout son sens anthropologique.

Pour en sortir, il est indispensable de reprendre la parole et de partager des expériences. Peu importe qu’une action décisive n’en sorte pas. Ce qui importe, c’est d’accueillir l’événement : soutenir un désir commun, un ferment d’amitié universel. Mais il faut reconnaître le différend (Lyotard) dans l’ouverture symbolique du sens. Il faut de la patience, non la résignation mais la clairvoyance et le courage. Affronter l’inconnu est nécessaire : comme Ulysse, on sera aussi bon charpentier de marine que navigateur. Méthode : pensez des utopies pour traverser la folie, comme saint Thomas More et Érasme de Rotterdam, qui écrivirent ensemble ce diptyque, dont Rabelais fit odyssée. Ensuite, prenez la direction de Dublin (Joyce) au départ de Laval (Jarry) via Prague (Kafka).

La raison seule est inapte à embrasser la totalité et à poser un jugement, elle s’enferme dans la circularité du réel/rationnel. Elle cause du tort, en réduisant le désir au silence de l’affect s’il n’entre pas dans son schème. Le discours du savoir est incapable de répondre de la justice et de la vérité. C’est pourquoi il provoque la violence. Mais le temps emporte inexorablement les raisons définitives. L’esprit souffle… va.

Modernité : l’or du temps, aux mains des artistes et des poètes. Le désir se sublime, contre les illusions consolatrices, contre l’abdication d’humanité. Ce qu’il fait est entièrement adressé.

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