Namuth/Pollock

Hans Namuth, L’atelier de Jakson Pollock :

La rencontre entre Hans Namuth et Jackson Pollock constitue un événement capital de la révolution du geste à l’origine de l’art contemporain. C’est en effet un point de non-retour dans le dépassement irréversible du système des beaux-arts, accomplissant une volonté de l’« anti-Art » initié par Dada et le constructivisme. Après une première rencontre, le 1er juillet 1950, le photographe est accueilli par le peintre à son atelier dans les environs de la ville de Springs, Long Island (État de New York). Grâce à l’intercession de Lee Krasner, l’épouse de Jackson Pollock, également peintre, celui-ci accepte de laisser Hans Namuth le voir au travail. Celui-ci commence rapidement à prendre des photos, après avoir observé comment le peintre évolue autour de sa toile posée au sol sans châssis. En laissant, du bout d’un pinceau, dégoutter la peinture ou en formant en l’air d’un geste rapide et ample un jet de peinture qui retombe sur la toile en lignes courbes plus ou moins sinueuses, le peintre couvre la toile d’un entrelacs de lignes parsemé de taches : c’est le dripping. Plusieurs couches se stratifient ainsi, des bords au centre, et le travail est fini lorsqu’une certaine saturation est atteinte. La gamme de couleurs est assez restreinte : blanc, gris métallisé, bleu, lilas, noir, jaune. Il n’y a pas de surface de couleur étalée : rien qu’un réseau complexe dont les images d’Hans Namuth révèlent le caractère de trace.

Comme le montrent ses photographies et ses commentaires, Jackson Pollock travaille sur des toiles non apprêtées tirées d’un rouleau de largeur variable déployé au sol selon les dimensions de l’espace de travail. Ensuite, les bords sont généralement coupés pour faire disparaître la marge et donner la sensation de se trouver face à un « échantillon » découpé dans une surface illimitée, comme chez Mondrian. Tel est l’effet de « All over » : la répartition partout équivalente des motifs à la surface est telle que la distinction entre fond et figure, la hiérarchie entre haut, bas, centre et périphérie est abolie. Cela tend à occulter, ou du moins contrer la tension entre centre et périphérie qui demeure sous-jacente et dont les films d’Hans Namuth montrent bien l’importance initiale. Toutes ces conditions et opérations, tout autant que sa formation à la peinture monumentale, suscitent la dynamique spatiale caractéristique des grandes toiles du peintre. Ainsi, il compose lui-même l’accrochage de son exposition personnelle à la gallerie « Art of this century » (dirigée par Peggy Guggenheim), en 1943 à New York : il s’agit d’une véritable composition où l’individualité de chaque toile est transcendée par un « environnement » pictural dans lequel le spectateur est comme immergé, retrouvant le principe de la salle des Nymphéas de Monet à l’Orangerie des Tuileries à Paris.

Les photographies et les films de Hans Namuth vont ainsi révéler, synthétiser la procédure et en même temps donner à cet espace pictural une extension inattendue par-delà les limites esthétiques données à la peinture par le système des beaux-arts et les conventions de l’exposition. Les grandes œuvres de Jackson Pollock se présentent désormais comme la trace d’un processus créateur, dont les procédures précises, méthodiques, montrent qu’une véritable intention artistique est impliquée (et non une quelconque « spontanéité » ou une « transe »). Mais il est en outre confirmé qu’elles constituent une matrice de l’artistique, par une transgression radicale des limites de la peinture de chevalet, ouvrant la voie à des procédures nouvelles et à la multiplicité des moyens et des voies de recherche, caractéristique de l’art contemporain : tout particulièrement la performance et le happening, mais aussi de nouvelles rencontres entre art et cinéma, ainsi que l’art vidéo. Si cela a pu laisser penser à tort que l’art, c’est maintenant « n’importe quoi », l’acquis de cette révolution du geste est que plus aucun critère esthétique ne vient borner la quête de vérité du « pur et éternel artistique ».

À lire : Hans Namuth, L’atelier de Jackson Pollock, avec des essais de E.A. Carmean, Jean Clay, Rosalind Krauss, Francis V.O’ Connor et Babara Rose, des textes de Jackson Pollock et deux entretiens avec Lee Krasner Pollock, Paris, éditions Macula, 1978.

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