Control d’Anton Corbijn

Control, d’Anton Corbijn

Anton Corbijn, on le sait, est l’un des meilleurs photographes et réalisateurs de clips rock de sa génération. Il a réalisé un film qui témoigne pour son époque et seul l’avenir pourra montrer s’il deviendra un cinéaste de profession. Ainsi, le grand intérêt de ce film, mis à part son sujet, c’est qu’il procède avant tout d’une nécessité intérieure : la découverte du groupe Joy Division à ses débuts, alors quasiment inconnu, décida de l’orientation de la vie d’Anton Corbijn. C’est dire aussi que de redoutables écueils attendaient un projet aussi personnel. Or, je crois pouvoir affirmer que ces écueils ont été évités et ce film montre aussi ce que peut le cinéma par-delà la politique des auteurs : permettre à quelqu’un de composer un témoignage existentiel singulier.

Au lieu de prolonger le culte déjà existant de Ian Curtis, lequel appartient à un certain recyclage du romantisme noir dans le monde du rock, Anton Corbijn nous le donne à connaître selon plusieurs points de vues. Le procédé est discret mais cependant efficace et nous donne le sentiment d’assister aux moments essentiels de la vie du chanteur, entouré de ceux qui ont vécu avec lui cette aventure contemporaine, sans que le film ne cède un instant à la tentation grossière d’une vision éclatée, heurtée ou chavirée. La mise en scène installe de subtiles tensions entre les personnages, décentrant ainsi imperceptiblement la figure censément centrale du film. Le tout est scandé par des scènes musicales, assez frontales, dont on pourrait parfois regretter la brièveté, car elles sont impressionnantes, mais cela peut être également versé au crédit d’un souci de retenue, de pudeur qui fait toute la valeur du témoignage. C’est ainsi que Anton Corbijn parvient à éviter tout pathos, tout psychologisme et tout sensationnalisme et construit un portrait distancié et d’autant plus convaincant de ce jeune homme, ayant connu dans toute son intensité le regrettable basculement des années quatre vingt du siècle dernier.

Parmi ces points de vue dans le film, celui de Deborah, l’épouse de Ian Curtis tient, bien entendu, une place toute particulière et non des moindres. Là aussi, toute vulgarité surjouée est rigoureusement évitée et c’est au fond par son regard que nous approchons véritablement de l’énigme de cette trop courte vie. Le film nous présente apparemment les faits en eux-mêmes, sans proposer d’explication sociologique ou psychologique. Un garçon, qui a passé son adolescence dans le culte des principales figures musicales de la contre-culture, dont : Lou Reed, the Velvet Underground, The Who, David Bowie, Iggy Pop, qui s’identifiait à elles, à leur mode de vie non conformiste, décide soudain de se marier et de faire un enfant alors que la découverte live des Sex Pistols le décide à entrer lui-même dans l’arène pop. En d’autres circonstances peut-être, cela n’aurait pas conduit à une telle impasse. On ne peut pourtant pas se retenir de penser à Van Gogh, à Claude Lantier dans L’Œuvre de Zola, ou encore à Mallarmé : le peintre, le poète postromantique ne désire pas la marginalité pour elle-même ; il assume sa destinée, c’est son honneur, lequel requiert d’autant plus, non pas la recherche de la respectabilité, mais une situation affective qui rende humainement supportable la violente tension intérieure qu’inflige à qui elle échoit, dans un monde où le bourgeois partout triomphe, la passion de la vérité artistique. Or, Anton Corbijn, loin des facilités déjantées de la légende du rock donne d’emblée à Ian Curtis cette stature-là : celle d’un poète, avant et après tout. Car, comme l’avait montré Dan Graham dans son enquête et sa vidéo, Rock my religion, la véritable poésie de la seconde moitié du vingtième siècle a le plus souvent trouvé refuge dans la culture pop.

Le cinéaste met en scène les faits marquants, en s’appuyant sur sa connaissance personnelle de l’histoire du groupe qu’il a suivi de près et professionnellement, ainsi que sur le témoignage écrit de Deborah Curtis et la rencontre avec les autres membres du groupe, désormais les New Order. Que s’est-il donc passé ? Telle est la question irritante que nous nous posons tout le temps de ce film, bien que fascinés par sa sobre beauté (non pas sombre, autre poncif qu’il s’agissait d’éviter), dont les noirs, les blancs et les gris font directement écho à l’univers visuel de Joy Division et signalent le photographe.

Je pense que la réponse à cette question tient à la signification de cette période en général, et qu’elle est délibérément située hors-cadre à partir d’un certain nombre d’indices qui appartiennent surtout à l’arrière-fond architectural et urbain du film, associé au montage. Cela commence avec la séquence du début, où nous voyons Ian rentrer chez lui, un disque sous le bras, en longeant un immeuble collectif moderne archétypal, des années soixante dix, remplissant frontalement les deux tiers de l’écran. Des enfants plus jeunes jouent au ballon et le traitent d’idiot. Il traverse sans rien dire, mais sans hostilité, le salon où se tient son père, sa mère est dans la cuisine et il s’enferme dans sa chambre, s’allonge sur son lit pour écouter la musique. Pas de désordre, quelques posters sur les murs : Lou Reed, Bowie, les Stooges. Soit l’alternance du travail ou du chômage et l’isolement d’un repos stupide, à quoi s’oppose l’univers baroque de la pop. C’est là que tout commence et germe.

L’autre décor récurrent c’est le quartier, la rue et la maison de Macclesfield où Ian travaille et fonde son foyer auxquels font contrepoint les lieux de concert et de sociabilité. Sa maison, autre archétype, est en briques. C’est le monde de la classe ouvrière britannique. On ne voit quasiment aucun membre des classes supérieures dans le film, à trois exceptions notables : le médecin, Tony Wilson le présentateur de télévision et Annick Honoré l’amante de Ian.

La scène chez le médecin, après la première crise d’épilepsie est significative. Ce lettré hypermétrope, coiffé d’une mèche et portant tweed signifie implicitement au jeune employé qu’il n’a pas la priorité sur la très longue liste d’attente au bout de laquelle se trouve pourtant le salut de son mal. Il devra donc souffrir le temps qui lui reste à vivre avec un traitement qui s’apparente aux anciens remèdes de charlatans. Tony Wilson ne peut que lui proposer une carrière prometteuse dans cette société du spectacle où le mouvement punk avait pu un moment rééditer authentiquement la subversion Dada (on se souviendra, par exemple, du chanteur de PIL en costume blanc à l’émission « Top of the pops » laissant progressivement le play back travailler à sa place tandis que les danseurs, eux, ne pouvaient que continuer à se trémousser frénétiquement comme des automates, revue à l’exposition Au-delà du spectacle). Annick, enfin, est d’un autre monde, ce qui l’amène à constater qu’ils ne se connaissent pas, laissant à penser qu’ils ne pourront jamais se rencontrer vraiment, qu’ils n’y peuvent rien et que ce qui les sépare n’est pas l’épouse mais quelque force impersonnelle plus impérieuse.

Ainsi, ce qui nous est suggéré en creux mais nettement, par le jeu entrelacé du récit, des dialogues parcimonieux et de la mise en scène par rapport aux décors (il faudrait aussi parler de l’omniprésence des affiches de concerts qui nous renseignent avec précision sur le contexte postpunk et underground du groupe : Throbbing Gristle, Cabaret Voltaire, The Stranglers, etc.) — qui nous est donc donné à penser plutôt que didactiquement expliqué par des répliques, des inserts d’époque ou des scènes pittoresques, par exemple, c’est ce tournant des années quatre vingt en Occident et tout particulièrement en Angleterre où Margaret Tatcher arrive au pouvoir en 1979, un an avant Reagan aux États-Unis, face à une gauche déjà depuis longtemps en déroute. Le contraste est considérable avec l’Angleterre et les États-Unis de Peter Whitehead, en plein décloisonnement au milieu des années soixante. Peter Whitehead, lui-même témoignant dans son premier film Wholly communion, en 1965, de l’espérance de la contre-culture portée par les poètes de la beat generation, Allen Ginsberg en tête. Ian Curtis est l’héritier de cette culture, mais il n’en reste plus que les produits, les disques et les images, et la survie dans un underground et un réseau de labels indépendants, une dissidence au capitalisme de plus en plus restreinte et enterrée.

Ian Curtis fut le véritable poète d’un monde de la séparation où toutes les portes se referment, où les hiérarchies sociales se reforment, où la politique et l’économie sont vouées à reconduire l’éternel retour du même sous le voile de la nouveauté perpétuelle, où la communication à distance interdit la rencontre et où le désir de vérité et de justice conduit à sa perte celui qui le porte dans son cœur, face à la véracité brute de ceux qui n’ont pas de cœur. Ce film nous introduit avec une grande justesse à cette nécessaire méditation.

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