Esquisse d’une introduction sur la création

On ne peut définir ce qu’est l’art, ni ce qu’est une œuvre d’art, par essence. Mais on sait le reconnaître. D’où le « je ne sais quoi » par lequel Baudelaire l’indiquait. Ce qui n’est pas une facilité, ni une profession d’ignorance. Au contraire, on reconnaît l’artistique à cet affect qui nous fait dire qu’il y a un « je ne sais quoi » à même la chose — et cela est le signal de l’expérience artistique dans son immédiateté, à partir de laquelle un approfondissement du sens devient possible, ainsi que l’engagement dans un chemin d’interprétation.

Comme le savent les amateurs d’art, c’est une pratique, y compris pour le regardeur : c’est par la fréquentation des œuvres et une connaissance plus approfondie de quelques unes que l’on apprend d’abord à reconnaître l’artistique. Mais, comme le montre l’histoire, l’artistique s’est manifesté par des choses et dans des contextes très différents. Cette connaissance historique, dont la richesse et la finesse sont somme toute fort récentes (il y a à peine un siècle que l’art préhistorique et ceux des peuples vivants de chasseurs-cueilleurs sont reconnus comme tels), atteste que la « rencontre des cultures » rend problématique toute définition, comme toute prétention à en dire le lieu ontologique.

Dès lors, ce que l’on appelle « art contemporain », loin d’être dans son principe une mystification, en est la conséquence ; celle d’une pluralité de plus en plus difficile à objectiver et à intégrer dans un grand projet de civilisation homogène, et celle d’une indétermination constitutive que cette pluralité révèle. L’indéterminé, l’apeïron (ἄπειρον) d’Anaximandre est le principe matriciel de la création artistique et du sens des œuvres d’art, que leur forme détermine en son fond.

Voilà qui nous interdit de prévoir quelles formes l’art devra encore prendre dans l’avenir. La difficulté de l’artistique tient à ce que la plupart de ses supports historiques, même la peinture ou la sculpture, sont généralement partagés avec d’autres activités productives, y compris à des fins magiques ou religieuses, dont il émerge et parfois se détache nettement. Mais, en dehors du système humaniste des beaux-arts, ce ne fut presque jamais le cas.

Or, cette difficulté même, cet enracinement de l’art dans les activités productives de l’être humain, est essentiel à sa compréhension. Ce qui nous permettra de montrer que la manipulation de signes qui s’expose parfois n’est pas de l’art. Mais cela n’est pas sans poser des problèmes pour son identification interprétative et se prête à de nombreux contresens, malentendus et surtout de nombreuses incompréhensions et falsifications. Si l’on ne peut pas définir ce qu’est l’art, en raison même de son indétermination et de sa plasticité phénoménologique, on peut dire et discerner ce qui n’en est pas et tente parfois de s’y substituer à la faveur de telles difficultés.

En revanche, nous pensons qu’une œuvre d’art authentique ne saurait cesser de l’être, une fois reconnue, contrairement à ce qu’affirment ceux qui font une part indue à l’esthétique de la réception. Ce point implique de faire la différence entre esthétique et artistique. Ainsi, ce que l’on célèbre aujourd’hui comme « esthétisation du monde » et « au-delà du spectacle » n’est pas de l’art non plus. C’est en tout cas une insulte minable aux mémoires de Walter Benjamin et de Guy Debord. L’artistique est de l’ordre d’une essence qualitative inhérente à la chose qui en est le support. Sa qualité artistique dépend d’un certain façonnage, un certain agencement intentionnel, une composition des éléments, des matériaux, qui en forment la trace : une facture, comme disaient les constructivistes. C’est le pouvoir inscrit dans la chose de transmettre et de ressusciter chez le regardeur l’expérience originaire dont la trace comme œuvre témoigne.

Nous sommes donc clairement au-delà de l’esthétique selon Kant, qui dépend du spectateur seul et non de l’objet qui n’en est que l’occasion. Ce spectateur est « désintéressé » au sens où l’existence de la chose lui est indifférent et ne fait pas partie de sa vie. Il peut alors sembler à une perspective libérale que l’expérience artistique soit plus contraignante. Or, ce n’est pas le cas puisque l’indéterminé ouvre l’espace de l’œuvre d’art, où le regardeur doit lui-même trouver son chemin. Cela implique de sa part de consentir à une participation sans laquelle il n’y aura pas d’expérience, aucune rencontre intersubjective. L’expérience artistique authentique est étrangère à toute objectivation, comme à toute aliénation — même les états altérés de conscience auxquels elle conduit parfois ne peuvent y être que des passages, qu’il faut savoir distinguer des manipulations mentales de la propagande.

L’art relève du besoin, irréductible comme la faim et le désir, ainsi que l’affirmait Antonin Artaud : il forme une réserve de force spirituelle et de résilience, qui plonge aux sources les plus profondes de l’imaginaire et de l’affectivité et ne cesse d’opposer à toute oppression la puissance de l’inactuel. L’art appartient à la fois au domaine du poïein, du faire et de la fabrication, et à celui de la praxis, c’est-à-dire à une mètis transformatrice du monde.

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Toutes les images sont tirées de cette exposition, chez nos chers amis Pascal et Stéphanie

Publié dans Art, Culture, Inactualité, Pensée artistique, Philosophie | Tagué , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | 2 commentaires

LA VOIX DU GALERISTE

Un magnifique témoignage sur la nécessité humaine de l’art !

JEUNES CRITIQUES D'ART

Dans le brouhaha de la scène artistique contemporaine, où chacun – artiste, commissaire d’exposition, critique, historien, philosophe… – tente de se faire entendre, il en est un qui bien souvent reste silencieux. Soutien dévoué. Il prend aujourd’hui la parole. Nous sommes chez Eric Dupont et, une fois n’est pas coutume, nous ne sommes pas venus découvrir l’oeuvre d’un artiste mais la naissance d’un regard.

Le principe de l’exposition est assez simple. Eric Dupont a sélectionné dans sa collection personnelle un ensemble d’oeuvres des artistes fondateurs de la galerie, des années 1980-1990. L’idée est de donner à voir l’aube de son implication, le premier pas qui conditionne et oriente la cohérence de son parcours, et sa fécondité. Dans cette exposition où rien n’est à vendre, le galeriste s’arrête donc un moment pour faire le point, reprendre son souffle, s’offrir un peu de recul. Il se dévoile à nous, et en profite…

View original post 1 591 mots de plus

Publié dans Non classé | Laisser un commentaire

Retour sur l’amitié

 

Michel de Montaigne, portrait anonyme, XVIIe siècle

J’ai sans doute le travers de prendre l’amitié trop au sérieux, au point d’y voir une vertu politique. Et même, peut-être, la vertu politique par excellence. Je crois en effet que l’expérience authentique de l’amitié, la philia (φιλία) est la source même des idées corrélatives d’égalité (isotês, ἰσότης), de réciprocité et de liberté. On ne peut être libre seul, car la liberté sans égalité, et réciproquement, cela n’a aucun sens.

L’amitié ne comporte pas de degrés : tout-e-s mes ami-e-s sont égaux et égales. Il n’y a pas, proprement dit,  de meilleur ami, pas d’amis supplétifs ou par défaut…

D’après Aristote, dans L’Éthique à Nicomaque, en le disant à la manière de Kant, l’amitié consiste à aimer autrui en tant qu’il est une fin et non un moyen, c’est-à-dire à l’aimer vraiment, en vérité. C’est pourquoi l’amitié est également lucide sur les faiblesses de l’autre, sur notre commune finitude. C’est ainsi de l’ami-e que l’on peut attendre et que l’on reçoit d’abord le secours et la gratitude.

De là, la capacité à faire de l’amitié, non pas une relation exclusive et jalouse, mais un modèle de vie et de compréhension de la relation complexe entre la société et les individus qui la composent. Il n’est ainsi pas surprenant que de grandes amitiés, comme celles de Montaigne et La Boétie, ou d’Érasme et saint Thomas More, virent naître de grandes pensées politiques.

Etienne de La Boétie, portrait anonyme

Publié dans Actualités et politique, Philosophie | Tagué , , , , , , , , , , , , | 7 commentaires