François Hollande à Tulle

Dès l’annonce de sa victoire, François Hollande a réservé à ses électeurs de Corrèze, venus le soutenir à Tulle, son premier discours de président de la République. S’adresser ainsi à la nation depuis la province est déjà un geste plein de significations multiples, que je ne commenterai pas ici.

Un ami, qui a assisté au rassemblement de la Bastille, le soir du 6 mai, m’a dit qu’il fut scandalisé de voir quelques drapeaux français au milieu d’autres drapeaux, notamment rouges et algériens. Mais il y avait aussi des drapeaux grecs et européens. Il a aussi entendu des propos revanchards. J’ai vu moi-même un montage vidéo montrant une jeune fille criant (vers la 50e seconde) que c’était « celle-ci » la vraie France.

C’est assez consternant et complètement décalé de la réalité de cette élection, sur laquelle pèse l’hypothèque de l’extrême droite : non seulement un parti, mais un ensemble de courants nationalistes toujours inspirés par Joseph de MaistrePaul Déroulède, Charles Maurras ou Maurice Barrès. Quelques uns de leurs porte-voix n’ont pas manqué de s’en offusquer. Or, ce n’est surtout pas en donnant corps à leurs peurs que nous pourrons ramener l’extrême droite à l’état d’épiphénomène politique ; voire à l’inexistence, qui devrait être définitivement la sienne depuis 1945.

Mais une telle logique d’affrontement, qui risque de brouiller l’heureux retour d’un clivage politique sans lequel il ne saurait y avoir de débat démocratique, n’est pas du tout dans le tempérament du nouveau président de la 5e République.

Je n’ai aucune inquiétude sur sa capacité à contenir, voire dissiper, les mauvais génies que l’on a vu s’agiter à la Bastille dimanche soir. François Hollande est un authentique républicain français comme nous n’en avons pas vu depuis longtemps. Je suis renforcé dans ma conviction (qui était loin d’être la mienne au moment des primaires socialistes) qu’il fera un très bon président et qu’il saura prendre les bonnes décisions face aux difficultés redoutables qui l’attendent.

Tout confirme, à chaque occasion, la solidité et la profondeur inattendues de sa personne. Il est surtout d’une véritable intelligence, c’est-à-dire capable de saisir le réel au bon moment, qui implique toute la lucidité possible. C’est peut-être cette lucidité, ferme et néanmoins capable d’espérance, loin de tout pessimisme grincheux, qui est ce qui me frappe le plus comme la plus grande force de François Hollande.

Contrairement à ce que des « communicants » ont cru et voulu nous faire croire, ce n’est pas un médiocre. Mais il est complètement étranger au syndrome de l' »homme providentiel ». C’est peut-être ça qui me plaît le plus chez lui. Car, j’ai toujours profondément détesté cette « mystique » gaullienne, qui m’a toujours semblé une véritable maladie mentale collective, au service d’une amnésie coupable (les Bonaparte, Mac Mahon, Boulanger, Pétain aussi répondaient à ce fantasme), justifiant toutes les paralysies et les aveuglements. L’ancien président Sarkozy n’en fut que le dernier avatar et il importe de comprendre à quel point la dérive droitière à laquelle nous avons assisté est plus qu’une simple stratégie électorale.

À chaque fois, ce désir infantile de l’union fusionnelle d’une nation dans la « grandeur » autour du « grand homme », implique de désigner l' »ennemi intime », le bouc émissaire qui prendra sur lui toutes les « tares » dont un « grand peuple » doit se « purifier » pour être « lui-même » ! Les élections présidentielles de 2007, et leurs suites en France, ont confirmé pleinement ce mécanisme fatal. Si François Hollande parvient à en guérir l’âme de ce pays, nous aurons fait un grand pas, y compris et surtout pour faire refluer l’extrême droite qui en est le symptôme le plus aigu. Cette opération de résilience et de reconstruction doit avoir lieu en profondeur, mais aussi dans tout ce qui touchera aux vies quotidiennes et, enfin, dans toutes les dimensions de la culture.

A propos Pascal Rousse

Je suis docteur en philosophie, professeur certifié d'arts plastiques en collège à Paris et chercheur indépendant. Mes recherches en philosophie de l'art portent sur le cinéaste soviétique Serguei M. Eisenstein, le montage et le modernisme.
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13 commentaires pour François Hollande à Tulle

  1. Pascal Rousse dit :

    Je pourrais être tenté d’effacer ce billet, au regard de l’incroyable dégradation de la situation politique à laquelle nous assistons. Mais je le laisse comme un témoignage. Je ne crois pas m’être jamais autant trompé ou avoir été autant trompé par un homme et son parti ; mais il semble que ce soit tout comme en l’occurrence. L’impression de trahison massive qui s’impose ne me permettent pas de croire une seule seconde l’argument selon lequel le président aurait été contraint à un tel retournement. Ce qui lui donnait du poids à mes yeux, au lendemain de son élection, c’était la confiance inattendue que lui ont accordé un nombre très significatif d’électeurs des classes populaires. La déception que les ci-devant socialistes ont infligé, une fois de plus (souvenons-nous du lamentable gouvernement Jospin), à ceux qui ont encore cru en leurs promesses, est très grave.

  2. Basil dit :

    Rien à contester, ni à ajouter, sinon un amical salut à tous ici,
    Et sinon encore, un très beau disque que je découvre, de Nevchehirlian sur les paroles de Jacques Prévert.

  3. sumski bog dit :

    Beau texte, monsieur, avec lequel je me sens en plein accord.

    Belle journée à toi et au visiteurs(teuses) de ce blog.

  4. ericthuillier dit :

    La désignation de François Hollande m’a semblé plus que contestable (je me suis abstenu au second tour) mais son élection ne l’est pas et désormais, comme vous, je crois qu’il faut lui faire confiance et d’attendre la suite dans une attitude positive.
    Il se trouve que j’ai conversé hier avec quelqu’un qui a longtemps travaillé avec lui et est plutôt du bord opposé. Cette personne me disait que c’était « un type bien », dépourvu d’ego, qui s’adapte, qui se met sans ostentation à la portée de ses interlocuteurs.
    Il faut espérer que ces dispositions, non étouffées par une réalité trop rude ou un entourage trop carriériste lui permettra d’entendre quelque chose qui est comme « un cri » d’une réalité que nous ne savons pas mesurer et qui commande de trouver d’autres sources à la communauté humaine que la croissance.
    Dans un entretien avec Edgar Morin, il disait vouloir « promouvoir une transition et une élévation spirituelle du pays » et « changer les attitudes et les habitudes de consommation». Si une mobilisation en France, malheureusement difficile à imaginer, lui rappelle qu’il faut maintenir ces objectifs, peut être que François Hollande nous surprendra.

    • Pascal Rousse dit :

      Bonjour Éric !

      Je ne comprends pas en quoi vous trouvez contestable la désignation de François Hollande : parlez-vous des primaires socialistes ? Selon moi, ce mode de désignation du candidat lui a donné une grande légitimité au départ, à la fois dans son parti et hors de son parti. Je dirais que sa campagne présidentielle peut être interprétée comme une expression fidèle de la position qui lui fut ainsi faite, y compris dans le respect de ceux qui ont voté pour lui aux primaires sans être du PS.

      C’est compte tenu du cadre de la 5e république, et donc abstraction faite de mon profond désaccord à ce cadre, que j’ai écrit ce texte. Dans ce cadre, je crois que François Hollande est disposé à faire un travail constructif. En revanche, tout indique que la rencontre avec Angela Merkel sera la grande épreuve, non seulement de sa détermination mais aussi de son intelligence de la situation. S’il a bien cette droiture et cette lucidité que je lui attribue, il saura alors, en vue du bien commun, tirer le meilleur parti de cette épreuve, qui sera probablement déterminante pour la suite.

      En tout cas, jusqu’ici, le bonhomme (si j’ose dire, avec bienveillance) n’a cessé de me surprendre positivement !

      Bien à vous

      • ericthuillier dit :

        Je n’ai pas employé le mot illégitime mais contestable qui signifie simplement que j’avais comme bien des gens de grands doutes sur F Hollande. Ensemble de doutes hétéroclites, les miens concernant surtout son incarnation d’une gauche qui ne parvient pas à repenser ses cadres en dehors de la réalité économique. Cependant, maintenant qu’il est élu, et me trouvant de la sorte en accord avec vous, je considère qu’il n’y a pas lieu d’entretenir cette contestation afin de se mettre dans une position qui permettra d’estimer à sa juste valeur ce qu’apportera le « bonhomme ». Pour ce travail, je me réjouis d’avance à l’idée de profiter de votre regard. Amicalement. Eric.

      • Pascal Rousse dit :

        Oui, je comprends : moi aussi je me sentais très loin de lui (indépendamment des vacheries qui circulaient à l’égard de sa personne). Je le trouvais notamment trop typiquement « technocrate » et « homme d’appareil ». De plus, il a longtemps affiché une indifférence à l’égard de la culture et des arts qui m’indisposait beaucoup. Je voyais donc en lui le spectre d’un socialisme purement gestionnaire, celui des années 90. Mais il semble qu’il sache tirer les leçons des impasses de cette période. Nous verrons s’il réussira dès lors à ouvrir le temps !

        Bien à vous

      • Pascal Rousse dit :

        Cher Éric,

        Je ne vous ai pas répondu sur la question importante de la croissance/décroissance. C’était une omission. Mais, maintenant que j’y repense, je préfère attendre de voir ce qui va se passer en Europe à ce sujet à la fin mai avant de commenter.

  5. Catherine dit :

    Absolument d’accord avec toi (les deux monopoles dont tu parles, je n’y ai jamais cru. Mais je pense qu’à défaut d’une vérité absolue, il existe des vérités incontestables).

  6. Catherine dit :

    Le syndrome de l’ « homme providentiel » provient en grande partie de la personnalisation du pouvoir qui a été consolidée par la présidentialisation instaurée par de Gaulle: j’espère que Hollande y mettra terme (cette ambition figurait dans le programme du Front de Gauche, je ne crois pas qu’elle figure dans celui du Parti Socialiste)… Sinon, pour peu que l’on s’intéresse un tant soit peu à la vie politique, nul doute que cet homme n’a rien d’un imbécile. Mais il a juré allégeance aux banquiers de la City de Londres, alors… J’espère que tes espoirs ne seront pas déçus. Amitiés.

    • Pascal Rousse dit :

      J’exprime ces espoirs dans le cadre qui demeure imposé par la 5e République et les possibilités qu’il donne d’agir. Mes convictions et mon espérance vont bien au-delà. Mais je pense qu’il faut, en attendant que les vents de l’Histoire et surtout ce qu’on appelle le peuple soufflent dans ce sens, se saisir des moyens disponibles de transformation, aussi insatisfaisants soient-ils. Je ne crois plus à la position d’extériorité, ni au monopole de la vérité.

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