La transcendance de l’art mise à nu par ces célibataires, même

Marcel Duchamp, La Mariée mise à nu par ses célibataires, même, 1913-23

L’art résiste à l’accaparement de l’économie marchande. Le paradoxe de l’art est d’être un commun qui n’est pas à partager. C’est-à-dire qu’il n’y a pas à le distribuer en parts. L’art échappe également à l’exclusivité de l’approche esthète du collectionneur.

L’essence de l’art est totalement hors calcul et ne se confond pas avec l’« aura » de l’œuvre. Selon Walter Benjamin, l’« aura » marque l’œuvre d’art comme objet concret unique présent en un seul lieu. C’est, dit-il, « l’unique apparition d’un lointain, aussi proche soit-il ». L’« aura » enveloppe l’œuvre d’art d’une sacralité indéfinie qui l’expose finalement à l’avidité sans objet et la dispose à toutes les spéculations. L’art est ce qui transcende à la fois l’unicité et la reproductibilité de l’œuvre d’art.

À partir de là, c’est le faire et l’acte de l’artiste qui travaille le « germe » ou le « levain » de l’art nourri en lui par sa culture. Malévitch avait bien saisi cela dans sa théorie de « l’élément additionnel en peinture ». Selon une analogie bactériologique, il isolait dans les nouvelles formes artistiques « l’élément formant » qui en avait produit la mutation dans une sorte de fermentation.

Kasimir Malévitch, Classification des systèmes picturaux sur la base du développement de l’élément additionnel, 1923-27

C’est donc la rencontre entre une puissance formatrice, un faire et la culture qui fait l’art. Accumuler des œuvres dans un musée ou connaître en détail toute l’actualité culturelle sont des faits d’une importance très secondaire au regard de la création artistique et de ses enjeux anthropologiques. Quant à la « créativité », qui présuppose une possibilité de mesure, c’est une notion destinée à diluer l’artistique dans la civilisation.

La civilisation et la culture donnent prise à la quantité. Or, comme l’affirmait de façon assez énigmatique le grand critique Clement Greenberg, l’art est pure qualité. Lorsque Abraham Moles prétend réduire l’art à la quantité, à un calcul cybernétique de la production et de la réception de formes complexes, il commet la confusion que j’ai dénoncée entre artistique et esthétique. Il contribue à ouvrir la voie à ce qu’on appelle « économie de la connaissance ». On peut calculer plus ou moins tout ce qui relève d’un dosage, comme la luminosité, certains rapports de couleurs, la répartition dans une surface entre clair et obscur, figure et fond — sans parler de tout ce qui relève de l’économie des matériaux et des forces en sculpture et en architecture.

Mais l’artistique est incalculable, il relève de l’affect.

Le fait que « l’art » soit aujourd’hui identifié à un objet de consommation, indexé non sur le loisir (otium), la disponibilité, la gratuité de l’existence, mais au contraire sur la mobilité, la solvabilité, la détention d’un emploi sans limites de temps, est le signe d’une nouvelle forme de substitution, de recouvrement et de falsification de l’artistique par l’esthétique. Le consommateur culturel pressé et informé évince l’amateur d’art méditant et engagé dans l’existence.

À la faveur d’une sorte de quiproquo tragique, les anathèmes d’un Baudrillard, et autres contempteurs plus médiocres de « l’art contemporain », semblent se réaliser aujourd’hui. Il faudrait toutefois revoir les termes de sa « prédiction » car nous n’assistons pas à un « complot de l’art », mais contre l’art. Mais c’est peut-être bien ce que Baudrillard entendait par là…

Ainsi, à condition de comprendre que « l’aura » n’est pas l’essence de l’art, c’est-à-dire l’artistique, nous pouvons la caractériser comme le voile parareligieux, fétichiste, qui recouvre l’art, sa puissance de bouleversement, et réduit l’œuvre à un objet esthétique ; soit le prototype de la marchandise.

Or l’œuvre ne contient pas l’artistique en acte, mais seulement en puissance. L’artistique n’a lieu que dans un certain mode de rencontre existentielle avec l’œuvre d’art, qui en est le support. L’œuvre est la trace d’une expérience vitale décisive de la vérité (selon la définition de Philippe Sers), vécue par l’artiste. L’artistique surgit de la connexion entre l’intention de l’artiste et celle de l’amateur, qui suppose de sa part une attitude, un désir et un consentement ; une position dans l’existence radicalement étrangère à celle du consommateur et du possédant, aussi raffiné soit-il.

L’art demeure la réserve ultime et imprenable de la capacité humaine à faire l’expérience de son indétermination originaire et à articuler la vérité, la justice et la beauté pour faire un monde vivant. C’est la matrice de toute humanité en devenir et de sa relation à la transcendance du don.

Kasimir Malévitch, La charge de la cavalerie rouge, 1928-32

A propos Pascal Rousse

Je suis docteur en philosophie, professeur certifié d'arts plastiques en collège à Paris et chercheur indépendant. Mes recherches en philosophie de l'art portent sur le cinéaste soviétique Serguei M. Eisenstein, le montage et le modernisme.
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6 commentaires pour La transcendance de l’art mise à nu par ces célibataires, même

  1. manasseh dit :

    La peinture est une pensée. Mais la pensée de la peinture, ce ne sont pas les idées, les représentations que le peintre, qu’il s’appelle Delacroix ou ­Rothko, peut se faire. La pensée de la peinture, c’est le sens qui s’ouvre dans un certain geste de traits et de couleurs.(…). C’est cela la pensée. L’ouverture de possibilités. Jean Luc Nancy . Entretiens avec J. Cerf 14/07/2012
    Il me semble que l’art , qui investit ces possibilités est aussi marqué par l’incertitude. Il s’agit ici d’une approche qui fait sens , en contrepartie à l’extreme dé-finition des choses. Une liberté prise en quelque sorte.

    • Pascal Rousse dit :

      Belle citation de Jean-Luc Nancy, dont les réflexions respectueuses à propos de l’art sont à suivre, je pense. Et tout à fait d’accord sur la relation de l’art à l’incertitude, qui est avant tout inhérente à l’expérience de l’artiste dans sa pratique. C’est une difficulté centrale de cette pratique, qui peut être cause de grandes souffrances (raison pour laquelle, une véritable vie artistique ne tente pas grand monde, en réalité), mais qui est aussi la source de l’irremplaçable richesse humaine des témoignages qu’elle nous laisse.

  2. Basil dit :

    L’article de Baudrillard est en effet un anathème. Mais de quelles œuvres parle-t-il ? L’art est-il si loin de l’homme que l’on puisse parler de toutes les œuvres à fois de façon abstraite ?
    Les signes étant inaudibles, pourquoi l’art ne prendrait il pas le chemin de l’insignifiance du signe ?
    Les œuvres nous regardent derrière le cordon sécuritaire, et nous avons le sentiment d’être protéger d’eux et de leur insignifiance, sans trop savoir qui de nous ou d’eux est dans la cage.
    L’homme s’est il coupé de l’art ? Ou bien se donne t il de l’art en tranche ? Un complot étant toujours une affaire de cochons, et comme il parle également de pornographie, je me demande si Baudrillard ne voulait pas dire « complot de lard ». Cela ne serait il pas beaucoup plus cohérent ?
    Grand bien à tous, et n’abusez pas de lard, on ne sait jamais.

    • Pascal Rousse dit :

      Cher Basil,

      Excusez-moi d’avoir pris un peu de temps à vous répondre. Baudrillard parle surtout de ce qu’on nomme « art contemporain », depuis la fin des années 70 (le pop art, par exemple, avait encore quelque vertu à ses yeux…). Comme tout philosophe… français, sa pensée est « systématique », c’est-à-dire qu’une fois identifiée une logique immanente des choses, rien ne saurait y échapper : donc, il vise potentiellement tout ce qui se nomme art aujourd’hui.

      Je crois personnellement que l’art est le recours contre « l’empire de l’insignifiance ». C’est pourquoi je distingue entre « manipulateurs de signes » et plasticiens, entre ceux que l’on nomme artistes. L’art est une nécessité anthropologique et ne peut être supprimé. Comme je tente de le montrer à travers quelques essais de critique d’art sur ce blog…

      Bien à vous

  3. Etage41 dit :

    Il résiste « en soi ».

    Article brillant qui nécessite une relecture. L’essai vous va aussi bien que l’aphorisme. Un art de la pointe de toutes les manières.

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